Il n’existe ni fourchette, ni serviette et on s’essuie
les mains avec la nappe. L’assiette n’est pas employée.
On lui préfère le ‘’ tranchoir ’’
épaisse tranche découpée dans un pain rond, rassis.
Les viandes sont servies sur ces tranchoirs, renouvelés après
chaque plat. Les tranchoirs en céramique et en métal (étain)
apparaissent vers le XIVème siècle.
Le banquet dure plusieurs heures. Il voit se succéder
un grand nombre de ‘’ mets ’’ : les entrées
(poulets à la framboise, chapons aux huîtres, ragoûts
divers…), les ‘’ bouillis ’’ (bécasses,
cailles, alouettes…), les rôtis (daim, cerfs, sanglier,
paon, pigeons…), les pâtés (de grives…) et
les desserts (fruits, gaufres, crèmes…). Dans le service
‘’ à la française ‘’, les convives
choisissent dans chaque services (les mets), le plat désiré.
Le service ‘’ à l’anglaise ’’,
imposant un menu, est généralisé plus tard.

Le vœu du faisan. Lithographie rehaussée
de pastel Boldoduc (XIX siècle)
Entre tant de mets les pauses sont nécessaires.
Elles sont assurées par des spectacles, les ‘’ entremets
‘’, donnés par des jongleurs et des musiciens. Les
trouvères contant les exploits de guerres, de chasse, voyages
lointains en orient, ou langoureux chagrin d’amour, sont toujours
les plus appréciés. Les banquets sont souvent bien arrosés.
Vers la fin du repas, ils prennent une allure plus gaillarde et les
échansons apportent des sucreries et du vin miélé
(vin cuit au miel et aux aromates). Les convives trinquent selon la
tradition, partageant la même coupe.
Festivités
pour un mariage princier
Artois, 1233
Dans l’allégresse et la magnificence, le comte Robert d’Artois
épouse la belle Marie du Portugal. Les hérauts annoncent
partout l’heureuse nouvelle et le commencement des réjouissances.
Au château, les murs sont décorés d’étoffes
aux couleurs vives et chacun s’est paré de ses plus beaux
atours. Robert, frère de Louis IX, a fait venir quantité
de jongleurs et de ménestrels. L’arrivée des princes,
des grands seigneurs est saluée par des roulements de tambours
et des coups de cymbales. Un tonnerre d’acclamations accueille
l’arrivée des jeunes époux. Alors commence le grand
festin. Deux jongleurs, debout sur des bœufs caparaçonnés
d’étoffe pourpre, sonnent la trompe à chacun des
plats que l’on apporte. Les autres font avec habilité leurs
cabrioles et leurs jongleries. Les festivités dureront plusieurs
jours, au grand plaisir de tous.

Scène de banquet. Détail d’une
page enluminée extraite du ‘’Bréviaire d’amour’’
de Maître Ermengaut. Bibliothèque royale de l’Escurial,
Madrid.

Jongleurs. ‘’Bréviaire d’amour’’
de Maître Ermengaut. Escurial, Madrid.
Gastronomie
La fortune du pot

Jean, duc de Berry, à un festin illustrant
le mois de janvier. Miniature tirée des ''très riches
heures du duc de Berry'', peinte par les frères Limburg vers
1413 - 1416
Les habitants des villes médiévales
ne vivaient pas que de pain, fût ce de fouace tourangelle !
Ils dévoraient à belles dents – et avec le doigts
– jambons de Magence, saucisses de Bigorre, poutargue, caviar,
cygnes et ‘’arans sors’’…. Et ne buvaient
pas que de l’eau fraîche. Bourgogne, bordeaux et bière
trônaient en bonne place. A table !
Quelle était la vie quotidienne des citadins dans
ces villes du Moyen Age, actives et riches derrière leurs remparts ?
Les conditions y étaient bien différentes de celles des
paysans dans leurs chaumines ou des seigneurs dans leurs châteaux.
Quels étaient les besoins et les moyens de ces grands marchands,
de ces bourgeois, de ces artisans, de ce menu peuple de valets, de servantes
ou de manouvriers, mais aussi de laboureurs, de jardiniers, de vignerons,
puisque dans ce temps-là on mettait un bon bout de campagne bien
à l’abri derrière les remparts ? C’étaient
des champs, des jardins, des vignes tous soigneusement cultivés
tandis que, dans les rues, des pourceaux jouaient les éboueurs.
De même ces cités s’étaient-elles tout naturellement
entourées d’une ceinture agricole, viticole et maraîchère
dont beaucoup d’exploitants vivaient en ville. Nombres de bourgeois
et d’artisans possédaient ainsi des vignobles hors les
murs qu’ils soignaient et dont, les vendanges faites, ils pressaient
le raisin dans leurs celliers urbains avant d’y stocker leurs
muids et autre barriques. Le ravitaillement était la grande affaire.
Que mangeait l’habitant des villes ? Du pain, d’abord ;
qu’il cuisait sous la cendre de l’âtre ou achetait
chez un boulanger. Les pains étaient de toutes couleurs et de
toutes venues : pain brun d’Amiens, miche blanche ou brune
de Dijon, pain blanc, moyen ou complet de Marseille, fouaches picardes,
fouaces et autre galettes.
Mais les habitants des villes médiévales étaient
aussi des gros mangeurs de viande – que l’on appelait alors
chair -, comme le prouve le nombre et le statut social de ceux qui débitaient
et qui vendaient la chair des animaux. Le boucher (le mot vient de ‘’bouc’’)
était le plus important d’entre eux. Sa corporation tenait
une place éminente. Derrière le boucher venait le charcutier
(alors ‘’chaircuitier’’, celui qui ‘’cuit’’
la chair) et, dans le midi, le porcatier, qui salait les porcs. Mentionnons :
jambons de Magence (Mayence) ou de Baionne (Bayonne), langues fumées,
andouilles, bœuf salé, saucisses de Bigorre ou de Rouergue,
saucissons et cervelas. Enfin le polailler (le marchand de volailles),
souvent modeste, qui vendaient des ‘’pols’’
(poulets) et des ‘’poles’’ (poules), des ‘’hétourdeaux’’
(chapons), des gélines.
En revanches, dans l’écuelle du paysan, la viande –
lard et volaille exceptés – était rare. Rares aussi
dans l’assiette d’étain du noble seigneur, qui préférait
les produits de son sport favori : la chasse. Le gibier figurait
sans rivaux sur les longues tables des châteaux… Détail
concernant les oiseaux sauvages : parce qu’on ne retrouvait
rien dans les gésiers de certaines espèces, on croyait
qu’elles ‘’se vivaient de vent’’, notamment
les bécasses, et qu’il était inutiles de les vider.

calendrier de Charles d'Angoulême : janvier
(XV ème siècle)
Langoustes, lavarets, oursins…
Le citadin, carême et jours maigres aidant, consommait
aussi beaucoup de poisson, moins cher sue la viande, mais dont la fraîcheur
faisait le prix. Les villes proches de la mer étaient favorisées,
mais le ‘’harenc quaque’’ (les harengs en caque,
salés et pressés dans les barriques) pouvait parcourir
de longues distances. Tout comme ses frères les ‘’arans
sors’’ ou les ‘’bouffiz’’ (harengs
saurs et bouffis, fumés), les aloses salées et les ‘’stocficz’’
‘ morues séchées d’un mot néerlandais),
le toujours actuel stockfisch des Marseillais. Sans oublier le ‘’hadot’’
ou ‘’adot’’ (l’églefin) dont le
nom, passant en anglais, est devenu celui du délicieux haddock.
D’autres mots, qui nous surprennent, reviennent sous la plume
de Rabelais : poutargue, caviar, langoustes, lavarets, oursins…
La gastronomie du Moyen Age avait sa façon de classer les produits
de la pêche : les poissons de rivière d’une
part, puis les poissons de mers ‘’ronds’’, que
l’on consommait l’hiver, les ‘’plats’’,
que l’on mangeait l’été. Parmi les ‘’ronds’’ :
le ‘’craspois’’ ou ‘’crapois’’
– notre baleine -, dont la graisse et l’huile étaient
fort en usage et les chairs découpées en lamelles avant
d’être bouillies, le ‘’porc de mer’’
(le dauphin) et le marsouin, que l’on cuisinait comme le cochon.
Parmi les poissons de mer plats figuraient la ‘’bresme’’
et sa voisine la ‘’tante’’ (tanche), tandis
qu’au milieu des turbots, plies, ‘’quarrelets’’,
limandes et autres ‘’fleys’’ trônaient
les écrevisses et les huîtres, ouvertes sur la braise.
Au chapitre des légumes, la récolte est moins riche. L’Amérique,
ses pommes de terre, ses tomates, ses haricots andins, son maïs
n’étaient pas inventés. Pour les ‘’potaiges’’,
c’est à dire tous les plats que l’on préparait
dans un pot, le Moyen Age avait quelques ressources. Et c’est
d’abord le chou et le poireau, ‘’cette asperge du
pauvre’’, comme l’écrivait Anatole France.
Ils constituaient, mêlés de viande, la base de bien des
‘’potaiges’’. Parmi les autres vedettes :
le navet, la carotte (‘’garroite’’), le petit
pois (‘’peis’’), l’épinard (‘’espinarde’’
ou ‘’espinache’’, de l’espagnol espinaca,
venant de l’arabe d’Espagne : isbinâkh),
la laitue, la bette, enfin la fève et la lentille, dont on faisait
des purées. Rabelais évoque le ‘’coscoton’’
ou ‘’coscosson’’… le couscous (de l’arabe
kuskus), qui a fait chez nous tant d’adeptes.
La quinte-essence du couscous :
Dans le ‘’cinquième et dernier livre des faits et
dits du bon Pantagruel’’, celui-ci, en quête de la
Dive-Bouteille, arrive chez la reine du royaume de quinte-essence, où
l’on sert à souper. Respectons Rabelais à la lettre,
l’orthographe n’étant pas fixée alors, et
régalons-nous : ‘’Sur l’issue de la table
fut apporté un pot-pourry (…). Le pot-pourry était
plein de potaiges d’espèces diverses, sallades, fricassées,
saulgrenées (ragoûts), cabirotades (grillades de chevreau),
rousty, boully, carbonnades (grillades=, grandes pièces de bœuf
salé, genbons (jambons) de anticaille (conserve), pastisserye,
ung monde de coscotons (couscous) à la Moresque, tartes et fourmaiges
(fromages), joncades (lait caillé égoutté sur claie
de jonc), gellée, fructz de toutes sortes.’’
Les vins de Paris
Le citadin médiéval apprécie aussi
les fromages. Parmi eux se dégagent de grandes pâtes molles :
le brie, déjà baptisé ‘’roi des fromages
et fromage des rois’’, le pont-l’évêque
ou le gournay. On en fabrique dans bien des provinces : Champagne,
Normandie, Auvergne, etc…
Que buvaient ces bonnes gens ? De l’eau d’abord, nommée
‘’ewe’’, ‘’eve’’, puis
eau dans la France du Nord, et ‘’aigue’’ dans
la France du Sud, qui la versait du bec d’une aiguière,
puis diverses boissons alcoolisées. Le vin, fort apprécié,
notamment par les lecteurs de Rabelais, ces ‘’buveurs très
illustres’’ qui ne pouvaient oublier que Gargantua, venant
de naître, ne criait pas, comme les autres enfants : ‘’Mies !
mies !’’ mais : ‘’A boyre !
à boyre ! !’’ Dans les régions favorables,
les vignes ceinturaient les villes, et notamment Paris, célèbre
pour les vins de ses coteaux : Conflans, Fontenay-sous-Bagneux
(aujourd’hui Fontenay-aux-Roses), Montreuil, Issy, Vanves, Clamart,
Meudon, Suresnes, Nogent, Montmartre – où subsiste un ‘’dernier
carré’’ -, mais aussi l’ancien village de Passy,
comme en témoigne sa rue des Vignes, ou Charonne, avec sa rue
des Vignobles, parallèle à la rue des Haies, et qui aboutit
dans la rue des Orteaux (d’ ‘’ort’’, jardin)
où, un demi-millénaire plus tard, officiera Casque d’or.
Mais il était d’autres vins que de Paris. Parmi les vignobles
fameux : Beaune, Saint-Pourçain, Muscadet, Arbois, Malvoisie,
Orléans, La Rochelle, Nérac ou Picque–Ardents. Sans
compter Bordeaux et ses vins ‘’clairets’’ qui,
devenus clarets, partaient à pleines nefs vers l’Angleterre
et la Flandre. Et d’autres régals : le ‘’sidre’’
(cidre), l’hydromel, la cervoise, la bière enfin, réalisée
à partir d’orge germée et parfumée par des
fleurs de houblon, qui chassa la cervoise.
Des conseils pour aimer Dieu et son mari
Les Français de ce temps là, et d’autres
qui ne l’étaient pas encore (Bretons, Bourguignons, Lorrains,
Angevins, Aquitains, Provençaux, Catalans, Alsaciens, Savoyards,
Corses ou Niçois) partageaient le goût du bien manger.
Il y a une douzaine d’années à Toulouse, au musée
des Augustins, une exposition organisée par Monique Rey-Delqué
révélait aux Français du XX ème siècle
les ‘’Plaisirs et manières de table aux XIV ème
et XV ème siècles’’. On découvrait
un art de vivre plein de surprises. Deux documents de la seconde moitié
du XV ème siècle illustraient le propos de l’exposition.
Le premier était le ‘’Ménagier de Paris’’,
un manuscrit enluminé, sur parchemin ; composé vers
1393 et conservé à la Bibliothèque nationale de
France. Le second était le ‘’Viandier de Taillevent’’,
un manuscrit sur papier, propriété de la bibliothèque
Mazarine.
Le ‘’Ménagier’’ est l’œuvre
d’un inconnu, bourgeois parisien d’âge moyen, à
l’intention de sa jeune femme de 15 ans afin de lui donner des
conseils pour aimer Dieu et son mari, tenir son rang et sa maison. Une
partie de l’ouvrage est consacrée aux recettes qui nous
éclairent sur la cuisine ‘’bourgeoise’’
du XV ème siècle.

''Marchand de viande'', enluminure tirée de
Taqwin es-siha, XV ème siècle
Le ‘’Viandier’’ est plus professionnel.
On en connaissait quatre versions manuscrites. Toutes présentent
des variantes dans les recettes . L’ouvrage, qui connut au XVI
ème siècle quinze éditions imprimées, est
généralement attribué au grand maître queux
( du latin coquus, ‘’cuisinier’’) Guillaume
Tirel, dit Taillevent, utilisant sans doute un document plus ancien
puisqu’un exemplaire du ‘’Viandier’’ a
pu être daté vers 1300, alors que Taillevent n’était
pas encore né.
Grâce au ‘’Ménagier’’ et au ‘’Viandier’’,
on connaît beaucoup de recettes, de produits ou de matériels
utilisés, et certains tours de main pour éviter qu’un
‘’potaige ne s’aourse’’ (ne brûle).
L’essentiel de la cuisine s’effectuait dans des céramiques
qu’on plaçait au-dessus des braises ou à côté
des flammes. C’est dans ces récipients qu’on réalisait
les ‘’potaiges’’ – proches de nos potées
ou de notre pot-au-feu –, comme ce ‘’potaige à
la petite oé’’ (oie) où, autour de la volaille,
clous de girofle, poivre et gingembre s’associaient à la
sauce et au persil. C’est de cette façon que se mitonnaient
de savoureux brouets, un mot qui signifiait bouillon ou bouilli, comme
ces ‘’brouets blancs’’ combinant les viandes
blanches parfumés d’herbes. De même, le plus souvent,
le poisson était-il cuisiné dans des pots, voire simplement
poché dans un poêlon d’eau frémissante puis
assorti d’une sauce.
C’est encore des récipients de terre cuite que l’on
utilisait pour travailler les mets dans une matière grasse, et
notamment les poêles. A la disposition de la ménagère,
la graisse de porc – le sain – et, dans le midi, l’huile
d’olive. On réalisait aussi des fritures et des ragoûts
comme les ‘’héricots’’ ou ‘’haricots’’
de mouton.
Quant aux rôtisseurs, c’est à la chaleur directe
de la flamme qu’ils réalisaient leurs délices de
broche, volailles, gibiers, cuisseaux de veau, voire d’ours, tandis
que jus et graisse tombaient goutte à goutte dans la lèchefrite
où mitonnaient quelques oignons, voire, après les croisades,
des échalotes, ces oignons d’ ‘’Ascalon’’,
ville de Palestine à laquelle elles doivent leur nom. Il y avait
aussi des grillades, des tourtes, des pâtés. Et même
des crêpes.
Pour finir, quelques unes des pièces rares servies au banquet
que le comte de Foix, Gaston Phébus, offrit à Tours, au
milieu du XIV ème siècle, aux ambassadeurs de Hongrie
et leur suite de 150 personnes, en présence de ‘’tous
les seigneurs et dames du roi de France’’ : des
paons, des vautours, des hérons, des outardes, des cygnes et
des oies sauvages. Ces oiseaux étaient présentés
comme s’ils étaient vivants. Pour cela, la peau gardant
tout son plumage était décollée à l’aide
d’un tuyau glissé entre les épaules et dans lequel
on soufflait. Une fois rôti, on ‘’rhabillait’’
l’oiseau et, dans le cas du paon, on le présentait faisant
la roue, grâce à de fines baguettes. Paul Claudel a dit
‘’l’œil écoute’’. Il mange
aussi parfois !
Le pain
roi
Par Frédéric Lewino

Pour éviter la pénurie, les talemeliers
doivent toujours avoir du pain en abondance
Pas facile d’être boulanger au Moyen Age !
Ou talemelier (de tamisier, celui qui tamise la farine). Aucun artisan
n’est ligoté par autant de réglementations royales.
C’est qu’il ne faut pas que le peuple manque de pain. C’est
risquer l’émeute. La stabilité du pouvoir royal
dépend du prix de la miche.
Les talemeliers deviennent de plus en plus nombreux en ville à
partir des IX ème et X ème siècles, mais pendant
longtemps la plupart des citadins continueront à cuire leur pain
dans les fours communaux. Les règlements se multiplient pour
éviter que les boulangers ne raflent toutes les céréales.
Ainsi ne peuvent-ils se rendre sur les marchés qu’en fin
de journée, quand les particuliers ont fini leurs achats, et
pour acheter en quantité limitée. Les voilà donc
obligés de courir la campagne. Le boulanger parisien doit s’éloigner
de 8 lieues avant de pouvoir acheter une récolte. Les négociants
en grain doivent en franchir 10 !
Un seul type de pain est vendu : la denrée (un denier),
la demie (un demi - denier) et le doubleau (deux deniers). Le prix est
fixe, c’est la taille qui varie en fonction du cours. En 1430,
Charles VII impose la vente au poids. Le tarif est fixé par les
autorités. Interdit de cuire le pain le samedi, le dimanche les
jours et les veilles de fête ! Pour éviter la pénurie,
la réglementation impose aux talemeliers d’avoir toujours
du pain dans leur boutique ! Et la vente dans la rue est interdite,
pour ne pas favoriser la hausse des prix. Les jours de marché,
presque un millier de boulangers des faubourgs envahissent la capitale.
Mais il est interdit aux vendeurs de rapporter le pain invendu, l’objectif
étant de les obliger à le brader aux pauvres. Quand la
disette menace, le roi fait procéder à des distributions
gratuites. Ce qui n’empêche pas les affamés de prendre
d’assaut les boulangeries. Lesquelles se couvrent de claies pour
se protéger.
A
s’en mordre les doigts
Banquets princiers, repas officiels ou pique-niques
de chasse avec le roi des veneurs, Gaston Phébus, comte de Foix,
tout festin au Moyen Age commençait par un rituel : le lavage
des mains à l’eau parfumée versée à
l’aide d’une aiguière. Puis, selon son rang –
défini par ‘’l’assiette de table’’,
on allait prendre place, les ‘’grands’’, juchés
souvent sur de sièges plus élevés que les autres
invités. Sur la table, une profonde écuelle en terre,
en étain ou en argent. A côté, un ‘’tranchoir’’
fait d’une épaisse tranche de pain sur lequel on coupait
sa viande, parfois une salière, toujours en pain, et un gobelet
de terre, voire un verre de jolie facture, avec ou sans pied.
Pas de fourchette – elle n’était pas encore inventée,
du moins pour cet usage – ni de cuillère (elle ne sert
qu’à la cuisine), seulement un couteau de la pointe duquel
on pouvait porter à sa bouche les morceaux extraits du pot. On
se servait des mains, éventuellement des deux, que l’on
plongeait dans le plat. S’attarder trop longtemps à cet
exercice ou mêler ses doigts à ceux du voisin était
mal jugé.
Pareille façon de manger ne s’éteignit pas avec
le Moyen Age. Montaigne reconnaît : ‘’Je
m’ayde peu de cuillère ou de fourchette… je mors
parfois mes doigts de hativeté.’’ Et dans son
‘’Journal de voyage en Italie’’ relatant le
parcours qui le conduisait de Bâle à Venise et à
Florence en passant par la Suisse et le Tyrol, il s’intéresse
à l’adresse manifestée par les Helvètes pour
manger à la pointe du couteau : ‘’Jamais
Suisse n’est sans cousteau duquel ils prenaient toutes choses
et ne mettent guère la main au plat.’’ Les doigts
des Français, eux, continuèrent à nager dans la
sauce. Et Louis XIV, sur ses 15 ans, lors d’une collation qu’il
présidait, se montra fort libéral. ‘’Le
roi, raconte La Grande Mademoiselle, ne mettait pas la main
à un plat qu’il ne demandât si on vouloit, et ordonnoit
de manger avec lui.’’
Mais revenons à la fourchette. D ‘abord à deux
dents – en or –, elle fut inventée à la fin
du XI ème siècle à Venise, semble-t-il, par une
princesse byzantine épouse du loge Domenico Silvio, qui s’en
servait pour piquer des fruits confits. C’est Henri III, un temps
roi de Pologne, qui, passant par Venise en 1574 pour aller s’installer
sur le trône de France, découvrit la fourchette et la rapporta
sans ses bagages. Le succès fut d’estime. Ce n’est
qu’à la fin du XVII ème que la fourchette –
à quatre dents – se retrouva sur toutes les tables.

Couteau damasquiné à manche figuratif
en os. Fin XIV ème - début XV ème siècle
Taillevent,
‘’chef’’ trois étoiles
Guillaume Tirel, Taillevent, avait commencé sa
carrière en 1326 comme garçon de cuisine, ‘’galopin’’
ou ‘’happelopin’’ (c’est à dire
gourmand, ainsi qu’on disait en se moquant gentiment, au service
de la reine Jeanne d’ Evreux épouse de Charles IV le Bel,
le dernier des capétiens directs. En 1346, le marmiton a pris
du galon : il est ‘’queux’’ chez le premier
des Valois, Philippe VI.
A partir de 1364, triomphe de la réussite rôtisseuse, le
voilà ‘’maistre queux’’ et sergent d’armes
du grand roi Charles V jusqu’à la mort de celui-ci en 1380,
puis de son fils Charles V. Lorsque ce roi devient fou (en 1392), Taillevent
est ‘’maistre des garnissons de cuisines du roi’’.
Le mot de garnison n’est pas très fort, car c’est
une petite armée de bouche qui s’empresse autour des tables
royales. L’ Hôtel du roi (de 700 à 800 personnes)
comprenait des personnages considérables, grands officiers de
la couronne : le chambrier de France, le grand chambellan, le connétable,
le bouteiller, le grand échanson, le grand panetier, le grand
queux, c’est à dire Tirel/Taillevent. Et derrière
celui-ci, côté cuisine, tout un petit monde : queux,
clercs de cuisine, ‘’aydeurs’’, ‘’potagiers’’,
souffleurs, bûchers, enfants de cuisine, porteurs d’eau,
valets servants de la chaudière, sauciers, broyeurs au mortier
ou garde-manger chargés de veiller sur les aliments. Tirel, son
‘’Viandier’’ à portée de main,
animait cette monstrueuse brigade.
Il s’est assuré une jolie fin dernière : sa
pierre tombale, gravée et incrustée de marbre, le représentée
entre deux épouses (successives). Taillevent, anoblit, apparaît
armé comme un chevalier portant son écu ‘’
à la face chargée de trois marmites et accompagné
de six roses.’’