Plaque tournante
du commerce et de l’artisanat, la ville devient vite le siège
de la prospérité au Moyen Age.

''Vie de saint Denis'', La frise illustrequelques
métiers : transporteur, médecin, percepteur
La ville du Moyen Age, moteur du développement
économique, s’appuie d’abord sur deux hommes :
l’artisan et le marchand, rouages indispensables. Mais, comme
a pu le dire Georges DUBY à propos du Mâconnais, ‘’c’est
la campagne voisine qui a soutenu presque seule la croissance des villes’’.
C’est elle qui lui fournissait les grains des champs, la laine
de ses moutons, le cuir de ses bovins, les pierres de ses carrières
et les bras de ses paysans. C’est la ville qui par ses rêves
de mieux vivre qu’elle enfante, transformait le laboureur ou l’immigrant
en manouvrier ou en artisan.
Mais c’est elle aussi qui, grâce à la compétence
de cet artisan, au savoir-faire et à l’habilité
du négociant, convertissait le blé, la laine ou le cuir,
produits bruts, en marchandises recherchées. D’abord sur
les marchés locaux où apparaissent partout des ‘’petits
commerçants’’ ou des artisans vendant les surplus
de leurs productions. Mais, peu à peu, les choses vont se modifier.
Le tissage de la laine, par exemple. D’abord travail des femmes
dans les villages, il produisait des draps de laine grossiers et de
taille médiocre. En ville, dans l’atelier et l’échoppe
de l’artisan, on change d’échelle. L’ouvrier
drapier devient un spécialiste. Il troque sa vieille machine
contre le métier à tisser horizontal qui fait la richesse
de la Flandre. Grâce à lui, on obtient de longues et larges
pièces de drap d’un seul tenant, d’une qualité
bientôt incomparable après foulage, technique améliorée
et accélérée grâce au moulin à eau
(voir le chapitre ‘’les moulins vont trop fort’’).
Du drap, écru ou teint par d’habiles teinturiers qui allaient
également exercer leur art sur d’autres textiles :
toiles de lin ou de chanvre, tissus de soie plus rarement, mais aussi
de coton importé d’Orient.
Dans les ruelles, bien d’autres artisans. Ceux des métiers
du cuir, avides d’eau pour leur travail, installés au bord
de la rivière ou du fleuve, voire d’un ruisseau comme le
Robec, qui court toujours à Rouen du côté de l’église
Saint-Ouen, mais aussi savetiers, cordonniers, selliers et bourreliers.
Et tous les métiers de bouche évoqués ailleurs.
Et s’il y avait des orfèvres parmi ce peuple laborieux,
il n’y avait guère de fèvres (forgerons)
en ville, la plupart de ces marteleurs de fer préférant
rester à portée d’arbalète du château
fort et de son seigneur, pour le compte duquel ils fabriquaient armures,
heaumes, targes (boucliers), épées, et d’autres
guisarmes.
En revanche les tonneliers se faisaient volontiers urbains, les bourgeois
s’étant penchés sur les vignobles intra et extra-muros,
et donc sur le vin qu’il fallait bien stocker dans les tonnelles
(tonneaux), des moies (muids), des fustages (fûtailles)
ou des quartels (quartauts).
Mais, derrière les remparts, il y avait aussi des marchands,
de petits commerçants d’abord, puis des moyens, puis des
gros. Et certains voyaient loin. D’autant plus loin que les marchés,
d’abord locaux, puis internationaux, s’ouvraient partout.
Il y avait des affaires à faire sur ces marchés et dans
ces foires. D’autant que l’artisan, avec ses draps de laine
à la qualité sans cesse améliorée, fournissait
un remarquable ‘’produit d’appel’’. Auquel
s’ajoutaient mille autres productions. Le vigneron et le bourgeois
avec leurs vins, certains fameux, apportaient une quote-part bienvenue.
Les sauniers de l’Atlantique, Brouage et Bourg-Neuf en tête,
exportaient leur précieux sel, indispensable pour la conservation
des aliments, notamment vers l’Angleterre et l’Europe du
Nord. Et comme la terre améliorait ses rendements, les sacs de
blé, d’orge, d’épeautre ou de lentilles s’entassaient
sur les charrettes ou les bateaux des ‘’marchands d’eau’’
(les mariniers d’alors) pour rejoindre les foires internationales.
Au début, commerçants et artisans se retrouvaient plutôt
dans les rues marchandes au cœur des villes. La plus anciennement
attestés, la ‘’rua fabroria’’ (la rue
artisanale’’, du latin faber, artisan), en témoigne
à Poitiers, dans un document du Xème siècle (vers
970). Puis les marchés s’installèrent aux portes
des villes. Les échanges se développant, ils prirent de
l’ampleur, devinrent foires régionales, puis interrégionales,
internationales enfin.
Mais il est d’autres routes, Maritimes notamment. De ce côté,
il faut signaler quelques révolutions. Celle du gouvernail d’étambot,
inventé entre Baltique et mer du Nord, en premier lieu. Ce système
de gouvernail, dans l’axe du bateau, offre au navigateur une maniabilité
très supérieure. Popularisé en Flandre et en Angleterre
à partir de 1180, il progresse rapidement vers le sud. Les Basques
de Bayonne en font bénéficier la Castille et le Portugal.
La boussole, inventée en Chine et introduite par les Arabes,
fait son petit bonhomme de chemin. Simple aiguille aimantée liée
à un morceau de roseau, elle flotte sur l’eau d’un
récipient. Pas très commode sur un bateau. Les italiens,
l’ayant munie d’un pivot, en font l’instrument pratique
qui permet à leurs navires, passé Gibraltar, d’affronter
les routes maritimes du Nord. Ces mêmes Italiens viennent d’inventer
le portulan, la première carte marine, qui décrit les
ports et côtes. Du coup, les nefs génoises ou florentines
transporteront leurs précieuses marchandises vers les futurs
marchés d’Angleterre ou de Flandre, notamment Gand, puis
Bruges, qui deviendra au XIVème siècle le plus grand marché
de la chrétienté.
Des foires : vrai
carrefour de l’Occident
Partout, en Europe occidentale, les foires se multiplient.
Au niveau régional ou interrégional, d’abord. Parmi
elles, les foires de Champagne et de Brie vont passer au niveau international
à partir de 1160, pour diverses raisons. D’abord, elles
sont au carrefour des zones les plus actives d’Occident :
Flandre, royaume de France, pays rhénans, Italie du Nord et du
Centre. Ensuite, les comtes de Champagne, puis le roi de France, parce
que c’est leur intérêt (perception de taxes), garantissent
la sécurité des marchands. Puis la longue durée
de ces foires : elles sont six qui couvrent, en se succédant,
quasi l’année tout entière, et sont réparties
sur quatre villes : Lagny, Bar-sur-Aube, Provins (une foire d’été,
une d’hiver), Troyes (foire d’été et d’hiver).
La Champagne, grâce à elles, devient un marché quasi
permanent. Enfin, les finances ‘’modernes’’,
lancées par les banquiers italiens, sont de règle dans
les transactions dont une bonne partie ne se règlent plus en
livres ou en écus, mais à l’aide de lettres de change,
de contrats et autres jeux d’écritures.
D’autres détails avaient leur importance. La bonne surveillance
des poids et mesures, soigneusement gardés dans un bâtiment
couvert. Ou encore la création d’aménagements indispensables.
La foire se tenait généralement aux portes de la ville,
voire à l’intérieur des murs. On parlait alors de
‘’foire logée’’, par opposition à
la ‘’foire au pré’’ qui s’étalait
alentour, où elle pouvait. La première nécessitait
la construction de halles – les plus belles sont toujours là,
à Ypres et à Bruges, celles de Gand sont plus tardives
(XVème siècle). Il s’agissait d’abriter les
denrées fragiles, craignant l’humidité, comme les
grains, le sel, les colorants, l’alun ou les cuirs. Et, surtout,
dans la halle drapière, ces précieux tissus qui faisaient
la gloire, entre autres, de Gand, de Lille, de Saint-Quentin ou de Rouen.
Mais tout a une fin. Le duc de Bourgogne, louchant sur les taxes perçues
en Champagne, lance vers 1237 la grande foire de Chalon, bien située
sur l’axe commercial nord-sud qu’est la Saône. En
1280, cette manifestation est comparable aux foires champenoises, dont
le déclin ne tarde pas à s’amorcer. L’installation
de la papauté – grosse consommatrice de biens coûteux
– à Avignon favorise Chalon. Mieux, la foire chalonnaise
‘’hérite’’, vers 1321, le marché
aux draps des foires de Champagne. Mais cette embellie ne durera pas
avec la grande querelle des Armagnacs et des Bourguignons.
Le malheur des Bourguignons fera le bonheur des Lyonnais, car les foires
lyonnaises commencent à s’éveiller. La fin du Moyen
Age est économiquement parlant plutôt positive, et augure
bien de la renaissance.