Apparue dès le VI ème siècle
pour faciliter la lecture ; l’enluminure devient au fil du
temps objet de luxe, annonçant la Renaissance.
Par Jean PIERRARD

Enluminure extraite du ''livre de la chasse'', de
Gaston Phébus, comte de Foix (1407)
Chemises remontées jusqu’à laisser
tout deviner, un homme et une femme se réchauffent devant une
cheminée de ferme. Au premier plan, une personne à l’apparence
plus policée converse avec un petit animal – chien ou chat ?
– tout en bénéficiant, elle aussi, de la chaleur
dispensée par l’âtre.
Porteuse de ces valeurs d’intimité chères au Moyen
Age – à l’extérieur, tout est couvert de neige
-, cette image à fait le tour du monde. Elle a bouleversé
Umberto Eco, qui a comparé le manuscrit dont elle est tirée
– ‘’Très Riches Heures du Duc de Berry’’
– à une ‘’machine visuelle’’,
un ‘’documentaire cinématographique’’
qui raconte la vie d’une époque. Des clichés aussi
savoureux, il en existe des centaines : par exemple, cette illustration
tirée du ‘’Livre de chasse’’ de Gaston
Phébus, comte de Foix, qui montre un loup gris pris au haussepied.
Grand chasseur, Phébus note en passant qu’une fois que
ce fauve a pris goût à la chair humaine il ne peut plus
s’en passer….. Un peu plus loin, il assure avoir vu des
loups qui, laissant les brebis, prenaient et tuaient des bergers.
L’enluminure n’a pas toujours atteint à ce niveau
de qualité. Au début du Moyen Age, l’artiste se
contente le plus souvent de mettre en valeur le texte copié par
un moine sur une peau de mouton traitée, comme le montre une
miniature réalisée autour de l’an 1000 en l’abbaye
d’Echternach (Luxembourg) pour le compte de l’empereur romain
germanique Henri III. Assis au-dessus d’un petit pupitre, l’artiste
‘’enlumine’’, c’est à dire qu’il
conçoit des lettrines, enjolivant par exemple des majuscules,
en haut de la page où à chaque début de paragraphe,
à l’aide de couleurs métallifères censées
luire dans la pénombre. Grâce à quoi il devient
plus facile de se repérer dans des textes à l’écriture
souvent serrée.
Embellissements qui font que, dès le VI ème ou le VII
ème siècle, on considère le manuscrit enluminé
comme un objet précieux devant appartenir au trésor du
monastère. Conservé à Dublin, celui de Kells est
l’un des plus célèbres de la planète. Avec
ses entrelacs caractéristiques du style ‘’barbare’’,
ce codex du IX ème siècle fait parfois songer, dans sa
troublante modernité à un document Modern style.
Dans le même temps, ce chef-d’œuvre rappelle aussi
que c’est paradoxalement à partir de l’Irlande et
de la Grande-Bretagne, zones épargnées au VI ème
siècle par les grandes invasions, que sera entreprise la christianisation
des Pays-Bas et du nord de l’Allemagne.

Miniature tirée des ''très riches heures
du duc de Berry (1416). Manuscrit enluminé par les frères
Limburg et conservé au musée Condé de Chantilly
Partant à la conquête des âmes, les
missionnaires emportaient avec eux les textes enluminés des Evangiles
autant que ceux indispensables aux liturgies quotidiennes. Dès
que la situation politique le permettra, dès que l’Europe
se couvre comme l’a écrit Georges Duby, d’ ‘’un
blanc manteau d’abbayes’’, les manuscrits enluminés
circulent sur tout le continent, un peu à la manière de
cette vignette tirée d’une bible de Charles le Chauve montrant
saint Jérôme en train de traduire la Bible en latin.
Décorée sur leurs plats, sous les carolingiens, de plaques
d’ivoire sculptées, ces gros ouvrages, souvent rédigés
en lettres d’or et d’argent, sont d’abord destinés
à une clientèle de monarques et d’ecclésiastiques,
ces derniers ayant besoin pour leur usage quotidien de missels aussi
bien que d’antiphonaires, de psautiers ou d’évangéliaires.
Pendant le règne de saint Louis, époque, faut-il le rappeler,
de grande prospérité, les enluminures commencent à
se laïciser. Les étudiants lisent Aristode dans des éditions
modestement enluminées. Les ouvrages destinés à
la clientèle aristocratique sont nettement plus somptueux. A
voir leurs précieuses et ruineuses couleurs, en particulier le
lapis-lazuli, on devine qu’elles ont d’abord été
inspirées par le bon plaisir du commanditaire. Ce dernier est-il
ébloui par le texte de Marco Polo de retour de Chine ? Il
commande des images dans lesquelles on voit un miniaturiste anglais
inventer – en 1400 – une Venise de pure fantaisie, avec
une basilique Saint Marc totalement imaginaire, mais qui n’en
comprend pas moins, reproduits avec précision, les fameux chevaux
de bronze volés à Constantinople…
D’instrument de conquête des âmes, le codex enluminé
passe au statut d’objet de luxe qui distrait le lettré
plongé dans une réflexion trop austère. Dès
le milieu du XIV ème siècle , la bibliothèque du
roi de France Charles V compte plus de 1000 titres. A côté
des ouvrages pies et des traités gréco-romains on trouve
de la poésie ou des romans contemporains. L’image entre
en concurrence avec le texte. Quels mots peuvent rivaliser avec cette
charmante illustration du ‘’codex Manasse’’
montrant une belle en train de hisser son amant dans sa chambre à
l’aide d’un treuil ?
Désormais, l’enlumineur se confond de plus en plus avec
l’artiste réalisant des tableautins en pleine page, qui
reflètent les dernières avancées de la grande peinture.
Tout ce qui a été inventé à Florence et
Sienne à partir du milieu du trecento se retrouve dans les codex
confectionnés à Paris ou sur les bords de la Loire. Si
Jean Pucelle, l’un des enlumineurs parisiens les plus brillants,
s’inspire parfois de Duccio, que dire des auteurs des ‘’Très
Riches Heures du Duc de Berry’’ ? Certaines
de leurs images, par exemple cette représentation de ‘’L’homme
anatomique’’, ne peuvent-elles pas se voir comme l’un
de ces fameux ‘’signes avant-coureurs’’ de la
Renaissance ?
Au fur et à mesure qu’ils maîtrisent les différentes
techniques picturales, et en particulier celle de la perspective, les
enlumineurs font entrer plus de réalité dans leurs œuvres.
On a déjà dit combien toute l’atmosphère
du Moyen Age s’y retrouvait jusqu’au plus petit détail
du mobilier et du vêtement. Alors qu’auparavant elles représentaient
la plupart du temps des figures batifolant en enfer ou au paradis, à
partir du quattrocento les miniatures laissent de plus en plus deviner
à quoi ressemble l’environnement immédiat. Quand
Fouquet illustre la prise de Jéricho par Josué, il montre
une ville bien réelle, avec ses colombages, ses clochers, son
donjon et la rivière qui serpente dans le vallon.
Après, l’histoire de l’enluminure se confond de plus
en plus avec celle de la peinture, comme l’avait montré
la remarquable exposition organisée par François Avril
et Nicole Reynaud en 1993 à la Bibliothèque nationale.
Qu’elles soient de la main de Jean Poyet ou celle de Jean Perréal,
qu’elles appartiennent aux ‘’Grandes Heures’’
d’Anne de Bretagne ou au missel de Richard Chambellan, les images
contenues par les différents manuscrits ressemblent de plus en
plus à des tableaux qu’on aurait miniaturisés pour
les faire entrer dans un livre…. C’est l’époque
où, le développement de l’imprimerie changeant le
statut du livre, les images peintes quittent les pages des manuscrits
pour gagner les cimaises.

''Dame Espérance venant au secours de Cœur''.
Enluminure extraite du roman de René d'Anjou, ''le livre du cœur
d'amour épris'', attribué aujourd'hui à Barthélemy
d'Eyck, le peintre favori du bon roi René (1457)
Lire :
‘’ Les Très Riches Heures du Duc de Berry’’,
de Raymond Cazelles, préface d’Umberto Eco, La Renaissance
du livre, 240 pages.
‘’Les manuscrits à peinture en France, 1440-1520’’,
de François Avril et Nicole Reynaud, Flammarion / Bibliothèque
Nationale, 440 pages.
‘’Le Moyen Age en lumière’’, sous la
direction de Jacques Dalarun, Fayard, 395 pages.