Monique Heddebaut
Mérignies 16 mai 2003
Les comtes de Flandre à la tête d’un territoire riche
et puissant, s’opposeront souvent à leur suzerain, le roi
de France, qui cherche à asseoir son autorité (batailles
de Bouvines en 1214, des « Eperons d’or »
à Courtrai en 1302, de Mons-en-Pévèle en 1304).
Mais c’est aussi une période d’expansion économique
et d’essor démographique où les cités
conquièrent des privilèges considérables. De vastes
contrées sont mises en valeur. L’Eglise joue un rôle
social et culturel important.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la fondation de l’Honneur-Notre-Dame,
qui compte parmi les plus grandes abbayes cisterciennes de femmes en
France. On peut légitimement se demander quelles ont été
les répercussions d’une telle installation et comment la
co-existence a pu être possible entre les communes, les seigneurs
locaux et une telle abbaye.
L’installation
Ode de Maigny, qui fut d’abord sous prieure de
l’abbaye de Marquette, est élue abbesse (1242-1257). C’est
elle qui dirige le transfert du monastère d’Orchies à
Flines à partir de1251. Elle a donc à résoudre
un certain nombre de problèmes d’ordre politique,
juridique, technique. Les difficultés qui en résultent
sont bien connues grâce aux litiges et aux accords
Une fondation comtale
Marguerite de Constantinople, fille de Bauduin IX et
descendante de Charlemagne, fonde en 1234 l’abbaye de l’Honneur-Notre-Dame
à Orchies, une ville de Pévèle qu’elle apprécie
particulièrement. La communauté est rapidement affiliée
à l’ordre de Cîteaux. Elle devient comtesse de Flandre
en 1244, à la mort de sa sœur Jeanne qui est à l’origine
de l’abbaye cistercienne de Marquette dans les années 1226-28.
Elle possède un patrimoine foncier de 900 hectares en Flandre,
des dîmes et des portions de dîmes, des rentes en nature
ou en argent, des dons testamentaires. La grande charte de 1253 énumère
toutes les possessions de la comtesse et permet d’en mesurer toute
l’importance et la puissance.
Le site retenu
Très rapidement s’impose la décision
de transférer la communauté à Flines. Le site retenu
est une terrasse sablonneuse orientée est-ouest qui oblique vers
le sud, là où a été implanté le village
d’Anhiers. Elle est cernée par une zone alluviale formée
de sables, d’argiles dans lesquels s’intercalent de la tourbe
et des lits de graviers.
Cette région déjà humide a probablement été
rendue marécageuse après les aménagements hydrauliques
entrepris au Xe siècle à Douai par Arnould 1er, comte
de Flandre. Il a pu ainsi assurer l’approvisionnement en eau de
la ville, faire tourner les moulins, percevoir des taxes liées
à la circulation sur la Scarpe et développer l’industrie
du drap et des céréales. Les eaux qui s’écoulaient
vers le sud ont été détournées sur la ville
grâce au percement du « seuil de Vitry »,
ce qui a entraîné en aval, un engorgement des terres situées
à une altitude comprise entre 16 et 20 m. Il faut savoir que
la déclivité des terres de la vallée entre Douai
et Saint-Amand n’excède pas 20 cm par km.
Les négociations avec le diocèse
L’arrivée sur Flines oblige la comtesse
et l’abbesse à négocier à la fois avec les
seigneurs et les communautés religieuses installées depuis
longtemps.
On connaît mal les raisons de ce départ : certains
ont avancé que les chanoines d’Orchies, possesseurs de
la dîme d’Orchies et patrons de la cure, ont vu d’un
mauvais œil l’installation d’une voisine aussi puissante.
Une rente annuelle a pourtant été versée à
titre de compensation.
Ce déplacement permet de quitter le diocèse de Tournai
pour celui d’Arras, le ruisseau de Coutiches jouant le rôle
de limite. La situation de Flines au bord de la Scarpe, rivière
frontière entre la Flandre et le Hainaut, lui confère
un rôle stratégique. Et si cette vallée a pu mériter
le nom de « rue aux abbayes » entre Douai et Saint-Amand
(avec Marchiennes, Pecquencourt et Anchin, Hasnon…), ce village
est l’une des rares terres à n’être pas encore
dotée d’un monastère. Il existe quelques seigneuries
de peu d’importance.
Les négociations avec la châtellenie
de Râches
Le monastère traite non sans peine avec la châtellenie
de Râches. Celle-ci est née aux confins des trois châtellenies
de Lille, Lens et Douai. Elle ne doit sa création qu’à
sa situation sur la Scarpe et sur la vieille voie qui relie Arras, Douai
et Tournai. Les châtelains sont dépourvus de terres propres
et de patrimoine personnel. Ils possèdent néanmoins la
haute justice sur Flines. L’abbesse négocie avec eux l’aménagement
d’un fossé qui rejoint la Scarpe à Lallaing. Il
est élargi en amont de l’abbaye et rendu navigable. Il
servait auparavant à transporter les bois coupés de la
forêt voisine. Ce fossé ou canal permet ainsi à
Flines d’être en communication avec l’ensemble du
bassin hydrographique de la Scarpe et de l’Escaut, de Douai à
Tournai, c’est à dire le comté de Flandre. Les communications
par voie terrestre sont coûteuses et moins fiables. Les matériaux
pour la construction de l’abbaye peuvent être acheminés
par voie d’eau.
La comtesse Marguerite a également racheté aux châtelains
les servitudes liées au bois de Râches, mais la question
des indemnités versées revient de façon récurrente
(droit de pacage, prélèvement de bois, perception d’une
taxe par coupe, nomination des gardes du bois…)
Les négociations avec l’abbaye
de Marchiennes
Pour régler les problèmes de drainage,
Ode de Maigny doit traiter aussi avec les Bénédictins
de Marchiennes. Ceux-ci détiennent les droits d’eau sur
la Scarpe jusque la borne de Quéviron, là où s’arrête
la juridiction de Douai. Afin de recueillir les eaux de ruissellement
qui s’accumulent dans la plaine et les déverser le plus
loin possible dans la Scarpe, elle achète le droit de creuser
en le prolongeant sur les terres de l’abbaye de Marchiennes, un
canal voûté de 20 pieds de large. C’est la Râche,
du latin rascia, qui signifie eau stagnante. L’abbesse en achève
la canalisation pour le transformer en collecteur principal de cette
plaine. Sur la carte de Cassini il est dénommé «
canal Madame ». Il se poursuit sur les terres voisines
où il devient alors « canal Moncieur ».
Deux fossés de décharge plus étroits sont creusés
de chaque côté. Par les conventions d’août
1256 et mars 1261 les religieuses résolvent aussi le problème
de l’évacuation des eaux de la «Mer de Flines»,
un étang qui est alimenté à la fois par des sources
et par les eaux de ruissellement du bois. Son exutoire n’est autre
que le Maraîchon ou Noirot qui se jette aujourd’hui dans
le Décours.
Vers la fin du XIIIe siècle, surgit un différend entre
les moines de Marchiennes qui détiennent les terres en aval de
Flines, et les moniales, qui ont canalisé le fossé et
assuré les aménagements. Une sentence confirme le droit
de pêche des religieux, mais leur octroie une rente afin qu’ils
n’en fassent pas usage, pour ne pénaliser personne.
Les négociations pour le Boulenrieu
et l’Escrebieux
Les cisterciennes utilisent un autre ruisseau aujourd’hui
disparu, le Boulenrieu, qui avait son origine vers Oignies et aboutissait
en aval de Douai, après avoir traversé Auby et Roost-Warendin.
Le Boulenrieu et la Râche ont bénéficié de
multiples travaux au point de se confondre par endroits.
Un autre courant intéresse l’abbaye, celui de l’Escrebieux
qui prend sa source en Gohelle, entre Quiéry-la-Motte et Esquerchin,
car il a un débit plus important. Il traverse les marais de Lauwin-Planque,
Flers-en-Escrebieux et Roost-Warendin, et vient aussi grossir les ruisseaux
qui alimentent le monastère en eau. Il a fait déjà
l’objet de différents travaux selon les besoins.
La constitution du temporel
La dotation du monastère
La comtesse fait des dons conséquents de son vivant
et aussi à sa mort en 1280, par testament. Elle a donné
la terre du Baroeul, soit 200 bonniers1 de terres avec droits
de seigneurie et de justice, une portion de dîmes, les bois de
Râches et de Planart2, le domaine de Cantin, des terres
et dîmes en Flandre occidentale. Les religieuses qui entrent au
couvent, amènent leurs biens. Elles sont parfois de naissance
illustre.
Les seigneurs locaux tels que Thibaud Duchastel, Alard de Rumes, Arnould
de Landas, mais aussi Mahaut de Béthune, la femme du comte Gui,
dotent généreusement la communauté naissante. Wagon
de Douai, le bailli de l’abbaye, donne son manse et la Mer de
Flines, ce qui n’est pas négligeable pour assurer la subsistance
des moniales qui s’installent. Ce phénomène s’arrête
vers 1300.
L’abbaye bénéficie de certains privilèges
pour les moulins qui sont libres de toutes coutumes et usages. Saint
Louis a exempté le monastère des droits et péages
sur les transports effectués par terre ou par eau : ce sont
les droits de vinage, passage, rouage, tonlieu, pesage, etc. Douai s’est
aligné sur la décision royale. Les religieuses qui ont
installé leur refuge dès 1258 à Douai, dans la
Rique Rue, actuellement rue du Gouvernement, profitent de leur situation
en bordure de Scarpe. Si elles l’utilisent pendant les périodes
troublées et les guerres, en temps de paix, elles s’en
servent comme antenne commerciale.
L’abbaye renonce à la haute justice qui se traduit par
des sentences de sang, mais ce qui ne l’empêche pas d’encaisser
le produit des amendes et des confiscations pour les affaires sur leurs
domaines.
L’abbaye
Simultanément sont érigés l’église,
puis les bâtiments abbatiaux. C’est un village dans le village,
selon les chroniqueurs, avec brasserie, tannerie, forge et ferme. Mais
les textes ne livrent que peu d’informations sur les aménagements
internes de l’enclos.
Signe de puissance : en 1270 l’abbé de Clairvaux en
accord avec le pape, fixe à cent le nombre des religieuses de
chœur et à dix-huit les convers/es. Cela signifie que l’abbaye
était capable de subvenir au besoin d’une communauté
de cette taille.
Très rapidement après son installation, dès la
fin du XllIe siècle, le monastère acquiert son autonomie
et réussit à devenir une puissance économique,
ce qui va de pair avec le développement de la Flandre. C’est
du en grande partie à un afflux de dons, mais aussi à
une active politique d’échanges et d’achats,
La politique foncière
La comtesse Marguerite a commencé à regrouper
ses terres dès 1244, à la mort de sa sœur Jeanne.
De 1285 à 1293, l’abbesse Jeannne d’Avesnes, sa petite-fille,
mène une politique active et avisée d’acquisition
foncière et de remembrement. Elle garde certaines terres de Flandre
occidentale, près de Gand et dans les polders, mais en cède
d’autres.
Elle étoffe la taille des fermes. Dès l’installation
à Flines on en recense une dizaine qui représentent une
part non négligeable du temporel. Elles sont toutes situées
dans un rayon d’une vingtaine de km, hormis la ferme de Malgarni
à Lambersart et la ferme de la Loge à la Howardrie (Belgique).
La règle veut en effet que chacune d’elles soit située
à une distance ne dépassant pas une journée de
marche. A la tête de chaque cense, un frère convers dirige
les travaux et les cultures, lève les droits seigneuriaux et
représente l’abbesse dans les cours de justice et les actes
publics.
Alors que beaucoup d’abbayes de femmes ont une économie
de subsistance, d’autosuffisance, Flines peut rivaliser sans problème
avec de grandes fondations masculines, ce qui est exceptionnel.
Quatre censes sont situées à Coutiches.
Pour la ferme d’Hellignies, une occupation antérieure a
été envisagée par les services archéologiques
de Douai : ils ont relevé en 1983 ce qui pourrait avoir
été une motte féodale. Elle est aujourd’hui
arasée, passant de 3 à 1m. Elle ne bénéficiait
d’aucune mesure conservatoire. Ce fief a été acheté
en août 1256 à Jean Painmouillé, un bourgeois de
Douai. La cense est dirigée par un frère convers. C’est
un lieu de perception des rentes et des droits seigneuriaux. Elle compte
à l’époque environ 100 bonniers qui ont été
donnés au monastère vers 1268.
Pour Pintignies un état des biens et revenus mentionne au XIVe
siècle une maison, une cense et 28 bonniers de terres.
La Grande Vacquerie à Faumont3 compte 50 bonniers
à la veille de la Révolution. Plusieurs rentes assises
sur les terres sont données en 1267.
Nomain possède deux censes : Herbaumez avec
28 bonniers de terres achetées à Alard de Rumes. Elle
s’agrandira pour compter jusqu’à 49 bonniers. Puis
la Carnoie qui tire son origine de Marie et Helvide de la Carnoie.
En entrant au monastère, elles ont fait don de l’héritage
paternel. La cense s’étend sur 47 bonniers à la
Révolution.
Plus éloignée de l’abbaye, la ferme
du Montgarin à Lambersart. Elle est connue sous le nom de Maugarni,
Malgarni, Maugrenier ou Mont garni. Le fief est cité pour la
1e fois en 1245, lorsque Jeanne du Busquet fait don d’une importante
propriété dans cette commune avec l’accord d’Arnould,
seigneur de Cysoing.
Il y a également le domaine de Cantin qui appartenait
à la comtesse. Elle en a fait don en 1261. C’est le plus
beau domaine de l’abbaye avec ses 108 bonniers de terres. Et enfin
la ferme de la Loge à la Howardrie
La consolidation :
de la fin du XIIIe jusqu’au XVe siècle
Les relations avec les communautés
religieuses
Il s’agit en règle générale
de différends relatifs à la dîme qui est commune
avec le chapitre de Tournai, l’abbaye de Baudeloo, l’abbaye
Saint-Pierre de Gand, etc.
Ainsi l’abbaye d’Anchin assigne devant le doyen de Cambrai
le couvent de Flines en 1469 qui refuse de payer la dîme pour
une pièce de terre à Auchy, parce que les religieuses
s’en croient exemptes. L’ordre de Cîteaux s’en
mêle. Le doyen de St-Géry de Cambrai, en qualité
de conservateur subdélégué des privilèges
d’Anchin, reprend le dossier. Il excommunie purement et simplement
l’abbesse et son fermier Jacques Leleu, il frappe de suspens le
couvent et jette l’interdit contre l’église. L’abbé
de Ste-Geneviève, défenseur des privilèges de Cîteaux,
suspend le doyen de St-Géry et l’église abbatiale
d’Anchin. Un arrangement est finalement trouvé. Ces actes
seront déclarés nuls par la suite. Toutes les censures
sont abolies, mais il aura fallu une bulle de Sixte IV en octobre 1474
pour faire taire les susceptibilités, certains voyant là
leur autorité bafouée.
Une autre affaire en 1478, celle « des toisons »,
sera plus rapidement réglée entre Flines et Anchin. Il
s’agit de droit sur les bêtes à laine : un arbitrage
est rapidement demandé. Tous ont compris qu’il vaut mieux
un mauvais arrangement qu’un bon procès.
Les relations avec les communautés
villageoises
A partir de l’époque gallo-romaine, Flines
est un village qui tire profit de son sous-sol pour produire des poteries4.
Si on possède peu d’informations sur le Haut-Moyen-Age,
on constate en revanche un agrandissement notable de l’église
à la fin du XIIIe/début du XIVe siècle. On passe
d’un simple édifice basilical à 3 nefs - nef centrale
flanquée de bas-côtés - à un édifice
avec transept. Il est vraisemblable que la présence de main-d’œuvre
pour la construction de l’abbaye a entraîné un essor
démographique. Des ressources nouvelles permettent un agrandissement
de l’église paroissiale. C’est aussi une période
d’extension des libertés communales. Les communes gagnent
le droit de s’administrer librement. Le beffroi et le sceau en
sont le symbole dans bon nombre de villes.
Quel est le statut des villageois ? Le servage recouvre
des degrés de conditions et de dépendance très
divers. On assiste à un mouvement d’affranchissement collectif
à partir de 1250. Le servage a été rapidement aboli
dans les Pays-Bas, pour disparaître après le milieu du
XIIIe siècle. Il faut plus s’attacher à la différence
entre le laboureur qui possède un attelage, et le manouvrier.
Pour Flines les derniers actes le mentionnant, sont des actes d’affranchissement
de 1252 et 1253, émanant de Ode de Maigny et de Arnould
de Cysoing. L’abbaye a recours au travail rétribué.
Ses terres sont exploitées soit par des frères convers,
soit par des tenanciers. Leur travail leur appartient, moyennant rente
et corvée. On a affaire à un salariat agricole avec fermage.
En 1244, la comtesse donne aux paroissiens de Flines,
de Râches, de Coutiches, d’Auchy, d’Orchies et de
Bouvignies, ainsi qu’à l’abbaye, le droit de faire
paître les bêtes dans le marais, mais avec interdiction
d’empierrer et de creuser pour extraire la tourbe. L’exploitation
de la tourbe aurait signifié une dégradation irréversible
des terres qui, dans ce cas, n’auraient plus pu être utilisées
l’été. Il faut savoir néanmoins qu’une
gestion rationnelle des terres inondées est mise en place :
culture l’été et pêche l’hiver. Des
travaux de drainage ont vraisemblablement été entrepris
dès cette époque. Les habitants de Lallaing obtiendront
le droit d’utiliser le marais plus tard, sous Charles Quint. La
redevance annuelle de 5 sols artésiens est assez modeste.
Mais les rapports avec les villageois sont d’autant
moins bons que les terres sont plus éloignées. De 1406-1424
un long procès oppose 12 tenanciers du Baroeul à l’abbaye.
Ils refusent de payer la taille de 23 deniers par bonnier et veulent
payer en nature la rente en argent, soit 3 rasières de froment
par bonnier. Ils ne s’avoueront pas vaincus et réitèreront
leur prétentions. Exemple contagieux : une cinquantaine
de tenanciers de la même région conteste également
la rente à payer. Il y a négociations avec les échevins
de Lille pris pour arbitres, chacun cherchant la juridiction qui l’arrange.
Les religieuses ont le droit d’afforage, c’est-à-dire
qu’elles fixent les prix de la bière et du vin pour les
taverniers et les hôteliers. Un cabaretier de Cantin a enfreint
ces privilèges. Il doit pourtant s’y conformer comme le
précise la sentence rendue en 1413 par la gouvernance de Lille.
Les décisions de l’abbaye ne font pas toujours l’unanimité.
Les hommes de loi de l’abbaye ne sont pas toujours respectés.
Pierre du Transloy qui est évincé d’un héritage
à Templeuve, est condamné à un mois de prison pour
injures, coups et blessures. Il fait amende honorable à l’abbaye
avec un cierge et un voyage à St Gilles en Provence. Ou encore
Jean Le Pivier qui a coupé en 1387 un chêne dans le bois
de l’abbaye ou bien celui qui a pêché dans
les eaux de l’abbaye.
Les relations avec les seigneurs locaux
Mais qu’en est-il de la co-existence avec les seigneurs
des environs de Flines ? Dès la constitution du temporel
qui est achevé fin XIIIe/début XIVe siècle, l’abbaye
se trouve à la tête d’un vaste domaine bien géré.
Elle doit composer avec certains seigneurs, là où elle
possède terres et censes. Les procès sont particulièrement
nombreux à partir des XIVe et XVe siècles.
A Nomain, en 1271, l’abbesse et le seigneur de Bouvignies, Gilles
de Landas, s’opposent pour les droits seigneuriaux, pour les droits
de justice sur la commune pâture de Nomain. Il en résulte
un accord moitié/moitié.
Jean de Mortagne, seigneur de Bouvignies, veut exercer une souveraineté
entière sur Coutiches et Bouvignies, y compris sur les terres
qui appartiennent à l’abbaye. Il doit veiller à
ce que l’ordre règne sur leurs terres et ne pas tolérer
les malfaiteurs qui ravagent les bois et les viviers. Or ce sont les
hommes de l’abbaye qui sanctionnent. Les religieuses refusent
et invoquent les privilèges de la comtesse de Flandre, la fondatrice.
Il en résulte une convention en 1348 où chacun s’estime
satisfait.
Les seigneurs de Bouvignies reviendront souvent à la charge.
Ainsi, en 1455, Jacques d’Hollehain, seigneur de Bouvignies, s’opposera
à nouveau aux religieuses. Il fait emprisonner dans son château
un frère convers et les ouvriers des religieuses qui abattent
ou élaguent des arbres le long des chemins de leur seigneurie
de Nomain. L’abbaye obtient que cette seigneurie n’ait aucune
dépendance du seigneur de Bouvignies.
Par une sentence de 1459 on apprend que le seigneur de Râches,
« ledit de Saint Simon ... accompaigné de gens estranges
de l’empire et autres gens bannis de ce royaume et mal renommez,
avoit fait remettre et geter par iceulx bannis et estrangiers dedens
ledit fossé toutes les ordures, regetz et immondices... ».
Non content de reboucher ce fossé qui vient d’être
curé, il emporte tous les bois coupés sur les rives et
arrache les plantations. Ces représailles sont une réponse
à un différend sur l’exercice du droit de justice
à Flines par les châtelains de Râches, qui ont beaucoup
de mal à se faire respecter par leur riche voisine.
La prospérité
et le rayonnement de l’abbaye du XVe au XVIIe siècle
Flines comptait en 1485 96 feux dont 22 pauvres ménages,
mais 140 feux avant les guerres avec la France5. Après
une époque de calamités et d’épidémies, avec
la peste qui a ravagé l’Europe, on revient à plus
de stabilité et à la prospérité économique.
L‘abbaye resplendit à nouveau. On peut attribuer cette
aisance retrouvée à une situation plus clémente
en Europe et en France, mais aussi à une gestion rigoureuse et
avisée. Il en résulte forcément des retombées
positives pour le village et les terres des religieuses.
Or, en 1542 on ne dénombre plus que 57 religieuses de chœur
et 50 converses. Les deux frères convers sont fort âgés.
Après 1571 on en revient à 120 religieuses, voire 150,
ce qui est un signe d’aisance et d’attraction. Les affaires
sont confiées à un moine qui a qualité de procureur.
Cette charge pour la gestion du temporel sera dévolue à
partir du XVIIe siècle à des receveurs laïques. L’abbaye
devient une entreprise lucrative qui dégage d’importants
bénéfices. Les travaux agricoles et manuels sont confiés
à des serviteurs séculiers. Le temps du faire-valoir direct
est lointain.
L’aménagement du territoire
Une seconde vague d’aménagements hydrauliques
intervient au début du XVIe siècle. L’eau reste
un problème majeur et constant. Il faut gérer à
la fois l’eau stagnante qui noie les terres et l’absence
de débit qui empêche les moulins de tourner. Les fossés
nécessitent un entretien permanent pour continuer à jouer
leur rôle. Mais c’est aussi une importante source de revenus.
L’abbaye doit donc négocier avec les seigneurs qui possèdent
des terres en amont des rivières qui baignent l’enclos.
En 1515 Jeanne de Boubaix a acheté le droit d’utiliser
et d’amener deux ruisseaux, l’Escrebieux et le Boulenrieu
jusqu’aux portes du monastère, afin de donner du débit
au canal d’amenée des moulins installés sur le fossé
entourant l’abbaye. Elle a négocié avec le seigneur
de Raisse, Guillaume de Rouvray, dit de Sainct-Simon, au sujet des eaux
qui viennent de Belleforière et qui coulent à travers
la seigneurie de Râches. Elle s’engage à exécuter
tous les travaux et notamment la construction d’un pont.
La même abbesse traite en 1520 avec Pierre, le seigneur de Belleforière,
le droit de dériver et de disposer du courant de Belleforière
jusque la Scarpe. Elle doit aussi assurer la circulation des convois
par voie terrestre grâce à un pont suffisamment large et
entretenu. Un canal de plus d’une lieue amène les eaux
à l’abbaye dans les fossés qui entourent et entrecoupent
l’enclos.
En 1539, « l’état des biens et revenus de l’abbaye
au XVIe siècle » signale cinq viviers. Ils assurent
sans doute l’approvisionnement en poisson de la communauté
et jouent entre autres, le rôle de bassins de rétention
en cas d’inondations.
Les relations avec les villageois
Il s’agit principalement de litiges fiscaux. Cette
période correspond à un vaste remaniement de l’abbaye,
ce qui génère des frais importants et la nécessité
d’avoir une trésorerie conséquente. En 1513, Etienne
Carpentier et Bernard Crynon comparaissent devant les échevins
et le mayeur des religieuses à cause des droits qu’on leur
réclame sur plusieurs brassins de cervoise brassés à
domicile, au village. Le monastère obtient réparation,
soit deux lots6 par tonneaux de bière brassée. En 1515 une
autre sentence est rendue contre Jehan Wicquette et sa femme par la
gouvernance de Douai. La taxe de deux lots par tonneau ne lui a pas
été réclamée sur la bière qu’il
a produite et le vin qu’il vend. Il refuse de régulariser
un arriéré vieux de 7 ans. Il est condamné à
payer.
En 1554 le bailli d’Orchies s’oppose à l’abbaye
pour l’élection des échevins de Coutiches. Ceux-ci,
une fois élus, doivent traditionnellement prêter le serment
de respecter et de maintenir les droits de l’abbaye. Ferri Cambin
refuse que l’on vote pour les gens de l’abbaye, leurs fermiers
ou tenanciers. Il conteste même la prestation du serment habituel
et fait défense aux échevins de servir en la cour de l’abbaye,
sauf pour les cas de basse justice et les actes de transmission des
propriétés. Seule la justice foncière leur est
reconnue. Il ne reconnaît pas le droit de chasse de l’abbaye,
droit parfois délégué comme récompense ou
utilisé pour approvisionner le monastère en viande. Le
bailli d’Orchies est définitivement débouté
en 1556. L’abbaye est maintenue dans ses privilèges et
usages.
Philippe IV qui manque d’argent pour soutenir la guerre, décide
vendre la seigneurie de Flines qui appartient encore à la couronne.
L’abbaye exerce sur son territoire et ses possessions les droits
seigneuriaux, mais le reste du village relève du domaine direct
du comte de Flandre et de ses descendants, notamment pour la haute,
moyenne et basse justice. Ce qui peut expliquer que les autres seigneuries
n’aient pu se développer et soient restées d’importance
quelconque. Les habitants de Flines offrent 1200 florins et l’abbaye
ajoute 800. Trois ans plus tard, en 1630, l’affaire est conclue.
L’abbaye obtient par vente aux enchères la seigneurie,
mais pour 8000 livres.
Différents agrandissements démontrent que l’église
a encore quelques difficultés à contenir les paroissiens,
ce qui traduit une démographie positive et une prospérité
certaine. Entre 1460-1530 sont construits le chœur et les
chapelles nord.
Un incendie, sans doute vers 1520-1530, est mentionné dans un
« Etat des biens et revenus de l ‘abbaye au XVIe
siècle ». Les religieuses donnent alors 100 livres
et vendent des chênes. La paroisse peut ajouter le bas-côté
sud-ouest, ce qui est attesté par les marques des tâcherons
à l’extérieur de l’église (1561)
et par deux blasons sur les sablières : celui de Philippine
de Torcq (1561-1571) et celui de Lamoral d’Egmont, gouverneur
de Flandre qui prôna le réalisme politique vis-à-vis
des Gueux, ces fameux iconoclastes. Il fut décapité en
place de Bruxelles en 1568, victime de l’intolérance de
Philippe II d’Espagne, le roi très catholique. Ce seront
les derniers agrandissements notables avant ceux du XIXe siècle.
Le rattachement à
la France
Un climat d’instabilité et de pénurie
règne avant le rattachement avec la guerre de Succession
d’Espagne. L’abbaye va perdre beaucoup de son pouvoir et
de son indépendance. Le roi va intervenir directement dans la
gestion des abbayes, mais aussi sur leurs terres. Flines resserre les
liens avec l’abbaye-mère et avec Loos qui représente
l’ordre de Cîteaux, ce qui ne suffira pourtant pas à
faire face aux ministres et à Vauban qui sont décidés
à mener à bien leur stratégie.
L’intervention du pouvoir central
La communauté élisait auparavant librement
l’abbesse de son choix – six abbesses au moins furent d’origine
roturière. Le roi peut accepter ou non la personne choisie par
la communauté, même si elle n’a obtenu qu’une
seule voix. C’est ainsi qu’Ernestine Obert (1691-1695) est
désignée contre l’avis de la communauté.
Les moniales avaient donné leurs suffrages à Placide Ricart
d’origine roturière qui fut néanmoins élue
ultérieurement. En fait, le maréchal d’Humières,
gouverneur de Flandre, cherche à placer sa sœur, religieuse
de Jouarre. Elle est nommée à l’abbaye des Prés,
à Douai, à titre de compensation. Une autre obtient Marquette,
autre abbaye cistercienne. Le maréchal de Boufflers intrigue
aussi pour placer sa sœur. Le roi va céder, mais momentanément.
Plus une seule candidate d’origine bourgeoise ne sera élue
ensuite. Signe des temps, l’abbaye ne compte plus que 45 religieuses
de chœur vers 1674.
L’aménagement du territoire
La paix de Nimègue rattache en 1678 une partie
des Pays-Bas espagnols au royaume. Les riches provinces du Nord peuvent
approvisionner Paris en céréales à une époque
où les disettes urbaines sont encore fréquentes. Il faut
relier les centres agricoles, manufacturiers et enrichir le pouvoir
royal.
Les données ne sont plus les mêmes dès lors que
la frontière est déplacée. Les axes traditionnels
est-ouest deviennent caducs: il convient désormais d’organiser
la circulation fluviale interne entre le nord et le sud de la Flandre,
puis étendre ce réseau au reste du royaume pour réaliser
la jonction avec les pays nouvellement conquis.
La mise en communication entre Douai et Lille par voie fluviale réalisée
par Louis XIV, n’est pas une idée récente. Déjà,
en 1645, les Etats d’Artois s’étaient opposés
à cette réalisation, vraisemblablement pour des raisons
financières. Douai connaît un certain déclin, car
elle a perdu de son importance dans la production du drap. Elle n’en
reste pas moins le centre de collecte des grains qui étaient
récoltés à cinq lieues à la ronde et qui
étaient acheminés par le Scarpe, depuis au moins le XIVe
siècle. Lille en revanche, exerce une réelle attraction
dans tout le plat pays, par sa place prédominante dans la production
textile, ses foires et ses marchés. C’est une région
très fréquentée et utilisée pour le commerce
et la circulation des marchandises.
Vauban propose un plan d’ensemble au roi, pour la Scarpe inférieure,
c’est-à-dire de Râches à St-Amand. Il veut
faire communiquer tout l’arrière-pays, le Hainaut à
la Mer du Nord avec Dunkerque, Gravelines, Douay, Valenciennes, Condé,
Mons avec Lille, Gand et la Hollande. Il désire aussi rattacher
l’Escaut à la Scarpe par la vallée de la Sensée.
Nombre de chemins sont submergés en hiver, comme en témoignent
les nombreuses cartes levées à cette époque, ce
qui entrave les relations commerciales. Cela s’accompagne de visées
stratégiques et militaires.
Le roi passe outre l’opposition des Etats d’Artois, des
châtellenies de Lille, Douai, Orchies et ignore les problèmes
budgétaires notoires de Lille. Six ans sont nécessaires
pour surmonter les importantes difficultés techniques liées
au creusement du canal et à la réalisation des écluses
du Fort de Scarpe et de Don.
De fait, si le trafic de marchandises est très important, celui
des voyageurs est loin d’être négligeable. On compte
chaque année sur le canal de la Haute-Deûle, de Lille à
Douai, 730 voyages réguliers. Ce mode de transport reste en vigueur
de 1699 jusqu’au moins 1829 ; il est de loin préférable
aux chaussées mal entretenues et abîmées après
la guerre de 1700-1713.
Les conséquences pratiques du creusement du canal sont immédiates
sur l’arrière-pays, mais négatives pour Flines.
Le Boulenrieu a disparu, puisque le tracé de la Haute-Deûle
reprend son cours. Et l’Escrebieux, qui venait alimenter et grossir
la Râche, est interrompu. Le moulin à farine et à
huile, actionné par le courant du canal d’amenée
et différentes dérivations, ne peut plus tourner, ce qui
semble être la principale préoccupation de l’abbaye.
Par ailleurs, les viviers organisés en réseau qui assuraient
une part de l’alimentation, voient leur niveau baisser. Les fossés
ne jouent plus qu’imparfaitement leur rôle. L’année
de l’achèvement des travaux du canal, le 12 février
1693, l’abbaye adresse une requête à l’intendant,
Louis Dugué de Bagnols (1684-1708) et réclame son arbitrage.
Il y a fort à penser que, si l’abbaye obtient facilement
satisfaction, cela tient au fait que Louis XIV est intervenu directement
dans la nomination de la dernière abbesse, Ernestine Obert. Il
s’agirait en conséquence d’une forme de contrepartie
à cette mise au pas. Les revenus annuels de Flines s’élèvant
à «cinquante mil livres de revenu », elle
compte aussi parmi les plus grandes jusqu’à rivaliser sans
conteste avec les abbayes d’hommes; son poids économique
peut expliquer aussi que le pouvoir royal ait accepté sans difficultés
la solution proposée.
Or, le 20 janvier 1714, l’abbesse doit encore une fois intervenir
et avoir recours à Maignart de Bernières (1708-1718),
nouvel intendant de Flandre, parce que le Magistrat de Lille a fermé
depuis peu la buse obtenue en 1693. Flines connaît à nouveau
des problèmes d’approvisionnement en eau. Mais les échevins
de Lille, afin de ne pas gêner la navigation, n’admettent
l’ouverture qu’un jour hebdomadaire, à date fixe
et quel que soit le niveau de l’eau et le débit. Vérification
faite par de Fréville, le brigadier des armées du roi,
le monastère se trouve dès lors rétabli dans ses
droits antérieurs et peut manœuvrer les vannes de la buse
quand bon lui semble et selon ses besoins. Les ennuis ne cesseront pas
complètement, puisque l’intendant Antoine-François
Méliand (1718-1730) s’adresse au sieur Huttin, subdélégué,
le 19 novembre 1721 pour lui signaler « la mauvaise grâce
à ces Magistrat…la mauvaise foy de leur substitues
».
L’ordonnance du 26 juillet 1677 rédigée suite à
l’étude de Vauban et signée par Louis XIV, semble
être restée sans effet. Assainissement, drainage, curage
qui incombent aux riverains, donc aux abbayes, ne sont pas assurés.
Pour preuve : en 1780 les habitants de Belleforière accusent
l’abbaye : «... le courant destiné à porter
les eaux desdits marais dans la rivière de Scarpe n’a été
ni curé ni entretenu depuis nombre d’années quoique
l’abbaye de FIines y soit assujettie par d’anciennes conventions...
Les manœuvres entièrement à la disposition du meunier
de l’abbaye... sont dirigées... sans égard au préjudice
qu’en souffrent lesdits marais et terreins adjacens ».
Le XVIIIe siècle connaît néanmoins quelques avancées
significatives au vu des récriminations de plus en plus nombreuses
des riverains au fil des années. En 1719 est prise la décision
de créer le nouveau canal du Décours, afin d’améliorer
le drainage du Marais des Six-Villes jusqu’alors imparfaitement
assuré par la Râche. En 1754, la Traitoire est prolongée
et le lit de la Scarpe est quelque peu redressé.
Les relations avec les communautés
villageoises
L’abbaye doit reconstruire tout ou partie des fermes
détruites par la guerre de Succession. Entre 1708 et 1713 les
fermages n’ont pu être encaissés. Un exemple l’illustre
bien à quel point la situation est critique. Un procès
de cinq ans oppose les habitants de Flines et Placide Ricart. En 1714
la Gouvernance donne raison aux habitants qui considèrent que
le soin des enfants trouvés dans le village incombe à
l’abbaye. Deux fois de suite des enfants avaient été
abandonnés à la porte de l’abbaye. En 1719 l’abbesse
obtient l’annulation de la sentence. Ce soin incombera donc aux
« pauvres » et en cas d’insuffisance de
ressources, à la communauté des habitants dont le chiffre
semble stagner selon les registres paroissiaux. La gestion des différentes
abbesses n’a pas toujours été avisée non
plus. Ernestine de Thiennes qui décède en 1757, laisse
une dette de 107 000 livres. En 1776 Bathilde de Ste Aldegonde trouve
un passif de 28 000 livres seulement.
Un arrêté du conseil du 27 juillet 1751 ordonne le partage
du Marais des Six-Villes, entre les communes d’Orchies, Coutiches,
Auchy, Bouvignies, Flines, Râches, Lallaing. Jusqu’à
présent l’abbaye y avait les mêmes droits que ces
7 communes ; elle y exerçait la justice, haute, moyenne
et basse. Des récriminations viennent des communes les plus éloignées
(Coutiches, Auchy, Orchies) qui ne peuvent profiter du marais, mais
qui en revanche doivent participer aux frais d’assèchement
et d’entretien des digues. Sans compter le coût des procès.
L’abbaye perd tout, y compris les droits seigneuriaux anciens.
Il y a donc 600 bonniers à partager entre les communes.
Les relations avec les seigneurs
Les relations avec les autres seigneurs ne s’améliorent
guère. A Cantin procès et tracasseries se succèdent
à partir de 1690 et après 1750. Le seigneur du lieu, Pierre-Izambard-François
Caudron, fait arracher le pilori que les religieuses avaient renouvelé
sur la place de leur seigneurie. Un arrêt rendu le 11 mai 1705
par la cour du Parlement l’oblige à rétablir de
ses propres mains.
Le descendant de l’un des derniers acquéreurs dont l’un
fut échevin à Douai, Marc-Antoine-Joseph Rémy,
fut un plaideur infatigable. Il engagea procès sur procès
pendant plus de 40 ans. Contre les habitants de Cantin, contre les abbayes
d’Anchin, du Verger, de Flines7.
Autre exemple : un usage voulait que l’on sonne les cloches
chaque jour pendant six semaines pour le décès d’une
abbesse. A la mort de Placide Ricart en 1731 le sieur Rémy, seigneur
du clocher, refuse qu’on sonne les cloches. Il conteste aussi
un certain nombre d’usages : la place honorifique accordée
au bailli dans le choeur de l’église paroissiale. Il veut
que seuls ses officiers reçoivent les comptes, établissent
l’impôt, décident des aides aux pauvres et être
seul pour les droits de police. Qui est seigneur pour tout ou partie
du village ? Tel est le nœud du problème.
A Auchy, c’est un litige sur des limites territoriales avec
François-Procope-Placide de Bassecourt, en1760. Dans le bois
de Planart, le vicomte Duchatel de la Howardries intente un procès
pour jouir du droit de pacage Il est débouté par une sentence
du 1er février 1731. Le prince de Râches reprend les anciennes
querelles (sentence du 17 juin 1754).
L’abbaye est confrontée aux revendications de la bourgeoisie
montante, aux seigneurs qui veulent maintenir leurs droits anciens et
le pouvoir central qui entend bien tirer profit de ses nouvelles conquêtes.
Avec Vauban se dessine la volonté de dépasser les intérêts
particuliers des communautés religieuses pour programmer un plan
d’ensemble.
La Révolution
L’histoire ira s’accélérant
après 1789. L’abbaye restera pourtant pieuse jusqu’au
bout, puisqu’en 1790 elle compte encore 95 professes. Mais son
pouvoir est de plus en plus contesté. Il suffit de lire le Cahier
de doléances du 23 mars 1789 de Flines pour s’apercevoir
que l’abbaye est l’une des cibles des villageois. Les impôts
représentent l’essentiel des sujets d’insatisfaction
et des revendications. Ainsi pour les boissons il est demandé
que « les dits impôts soient modérés
et que les ecclésiastiques et nobles les paient comme les habitants ».
Le 27 juillet 1789 une troupe de 6 à 700 paysans marche sur l’abbaye.
Ils réclamentde l’argent et l’annulation d’une
sentence rendue en faveur du monastère. L’officier de Rancé
et ses hommes appelés en renfort par l’abbesse, n’arrivent
pas à calmer les gens : ils chargent. Quelques-uns sont
arrêtés avec l’un des meneurs, Louis Messandor. Celui-ci
est conduit à Lille pour y être jugé puis exécuté
le 4 août sur la Grand’Place.
La Révolution sonne donc le glas de l’abbaye. Les religieuses
quittent la France pour se réfugier en Belgique puis en Allemagne,
à Holthausen. En 1794, le général Drut réclame
la destruction des bâtiments pour des raisons stratégiques.
Un litige entre les adjudicataires empêche une démolition
rapide. De ce fait l’abbatiale se dresse toujours sur le site
en 1805 et le cadastre de 1830 témoigne encore de l’existence
de constructions. Mais la brasserie a été détruite,
le moulin à eau vendu et une partie des fossés de drainage
comblée. La « Mer de Flines » est acquise
par un dénommé De Nayer de Gand. Les centres économiques
et politiques se déplacent vers le centre du village. C’est
l’époque des sucreries, des brasseries-malteries, des maisons
de semences, de l’exploitation minière…. Les moniales
reviendront après le Concordat et s’installeront à
Douai, puis à Flines.
Bibliographie
BARBIEUX José, L’église de Flines-les-Râches,
Douai, 1985, 34 p., ill.
DERVILLE Alain, Les enquêtes fiscales de la Flandre wallonne
1449-1549, Lille, 1989.
DEMOLON P., HALBOUT H., LOUIS E., LOUIS-VANBAUCE M., Douai Cité
médiévale Bilan d’archéologie et d’histoire,
Archaelogica duacensis, n°3, Douai, 1990, 70 p., ill.
HANKE Richard, « Formation et gestion du temporel de l’abbaye
de Flines au XVe siècle », Les Amis de Douai,
1982, t. 8, n°12, p. 229-235, ill.
HAUTCŒUR Edouard, Cartulaire de l’abbaye de Flines,
Lille, 1873-1874, 1029 p.
HAUTCŒUR Edouard, Histoire de l’abbaye de Flines,
Lille, 1874, 553 p.
HEDDEBAUT Monique, « Les aménagements hydrauliques
autour de l’abbaye de Flines », Pays de Pévèle,
1998, n°43, p. 29-34, ill.
HEDDEBAUT Monique, « La création du canal de la Haute-Deûle
1687-93 et ses répercussions », Pays de Pévèle,
2002, n°51, p. 25-32, ill.
WARIN Bernard, Flines-lez-Râches Un village sous la Révolution,
Flines-lez-Râches, 1985, 188 p.
Archives départementales du Nord : séries
31H, L et Q
-
Le bonnier vaut 1 hectare et 42 ares.
-
Planart : lieu-dit de la commune de la
Howardrie en Belgique
-
Les deux paroisses de Faumont et Coutiches ont
été scindées en deux communes distinctes en
1830.
-
Flines vient de figulinas qui signifie
poteries ou ateliers de potiers.
-
DERVILLE Alain, Enquêtes fiscales
de la Flandre wallonne 1449-1549, Lille, 1983.