MONIQUE HEDDEBAUT
Fondée par Marguerite de Constantinople, future
comtesse de Flandre, l’abbaye cistercienne de l’Honneur-Notre-Dame
est d’abord établie en 1234 à Orchies. Son transfert
à Flines, dans le diocèse d’Arras, est décidé
en 1251.
L’installation dans une vaste zone alluviale et marécageuse
nécessite de nombreux aménagements hydrauliques. Fossés,
canaux et dérivations doivent assurer rapidement le drainage
et la mise en valeur du site retenu, car, dans cette vallée de
la Scarpe inférieure tenant au bassin hydrographique de l’Escaut,
la déclivité moyenne n’est que de 20 cm/km.
Le monastère est progressivement démoli à partir
de la Révolution. Le site, aujourd’hui complètement
arasé, est exploité à des fins agricoles. Seuls
subsistent quelques vestiges à la périphérie. Jusqu’à
présent, cette zone n’a fait l’objet d’aucune
fouille. Elle bénéficie néanmoins d’un périmètre
archéologique partiel. Si l’essentiel des bâtiments
est protégé, en revanche, porterie, palais abbatial, infirmerie
et brasserie sont hors champ.
C’est pourquoi, les principaux éléments de connaissance
de la brasserie de l’abbaye de Flines, proviennent de sources
archivistiques et de la documentation illustrée, plus ou moins
mises à profit par certains ouvrages de références,
notamment ceux d’Hautcœur1.
Implantation et représentation
des installations
Si le temporel est constitué dès la fin
du XIVe siècle, la documentation illustrée ne devient
abondante qu’à compter du XVIe siècle. Les bâtiments
ne bénéficient pas de représentation avant Bellegambe2
et Croÿ3 dont les travaux sont toutefois partiels ou imprécis.
Il faut attendre Antoine Sanders, dit Sanderus (1586-1664) pour avoir
la description la plus étendue de la Flandre et de l’ensemble
du site de Flines4. Sous la signature de ce chanoine, élève
en théologie au séminaire royal de Douai, qui connaît
bien cette partie de la vallée de la Scarpe, est livrée
la seule représentation en élévation connue de
la brasserie, dressée entre 1634 et 1641. La mise en perspective
gomme et fausse néanmoins les caractéristiques topographiques
des lieux.
Baignée par une dérivation de la Râche, on remarque
au premier plan de ce dessin, sur la gauche, une construction quadrangulaire.
La façade antérieure possède une ouverture à
partir de laquelle est actionné un puits à balancier ou
« bic-bac »5. Ce type d’équipement
est fréquent dans la région. On le retrouve dans une autre
abbaye cistercienne proche, celle des Prés de Douai édifiée
en bordure de Scarpe6. Les souches des deux cheminées surplombent
les pignons dont l’un, sur la façade droite, est aveugle.
La toiture en bâtière est couverte de tuiles, à
la différence du palais abbatial et des édifices à
vocation religieuse situés à l’arrière-plan,
dont les toits sont recouverts d’ardoises. Six chatières
figurent sur la partie avant de la toiture. Il pourrait s’agir
de trous d’aération destinés à évacuer
les vapeurs de la brasserie.
Un plan dressé vers 17307 et attribué à Joachim
Defosseux fournit des renseignements remarquablement précis et
précieux sur l’implantation des bâtiments réguliers
et agricoles. La juxtaposition de ce plan avec le cadastre actuel en
a confirmé la justesse. La Râche, fossé de drainage
qui cerne l’ensemble des bâtiments et des jardins sur la
partie sud, a été dérivée au nord du site.
L’une des nombreuses prises d’eau entoure et alimente la
brasserie. L’évacuation des eaux usées liées
à la fabrication de la bière, ainsi que celles du monastère,
est assurée en aval, par des collecteurs qui convergent toutes
vers un canal, au lieu-dit le « Pont des Vaches ».
Située entre la porterie et le palais abbatial, dans un axe NO-SE,
la brasserie est un bâtiment rectangulaire divisé en cinq
parties irrégulières. Au centre se trouvent vraisemblablement
deux chaudières sur fourneaux. Une ouverture ménagée
sur l’arrière gauche et un couloir latéral contigu
à ces installations, pourraient servir à l’alimentation
en eau et en bois des brassins, opération qui se fait traditionnellement
sur deux niveaux. Les dimensions, estimées à 31 m sur
11 m, sont quasiment équivalentes à celles de la brasserie
de l’abbaye des Prés de Douai qui présente beaucoup
de similitudes avec Flines.
Le plan de 17928 destiné à la vente aux enchères
ne fournit que les silhouettes sommaires des bâtiments. Il conforte
néanmoins les renseignements apportés par le plan de 1730,
lorsqu’on superpose ces deux pièces. Dimensions et configuration
des lieux correspondent9. Les légendes confirment par ailleurs
la fonction des constructions. Sur ce document apparaît, à
proximité de la brasserie, au NE, le moulin à eau qui
est probablement caché par le collage observé sur le plan
précédent. Les grains d’orge utilisés pour
la fabrication de la bière pouvaient y être portés
pour être broyés et concassés.
Les dimensions de la brasserie sont données dans l’affiche
du 11 prairial an II10 où il est « procédé
au plus offrant en la forme & maniere accoutumées au passement
de la démolition de differens batimens exitans en la cidevant
abbaye de flines… ». Parmi les 29 bâtiments
mis en vente et voués à la démolition on apprend
que « … la brasserie dont il ne reste plus
que la charpente ni couverture que deux sommiers laquelle a 122 pieds
de long et large11… ». Ces renseignements
sont toutefois sujets à caution, car il s’agirait d’un
bâtiment de forme carrée de 35m de côté.
Fiscalité et litiges
Dès le XIVe siècle, au moins, les échevins
mettent en place une importante administration pour surveiller les matières
premières, la fabrication, le transport et le commerce des boissons,
le vin et la bière en particulier. Or, les domaines de l’abbaye
de Flines échappent à la réglementation de ces
magistrats. Et le droit d’afforage12 n’y fait
pas l’unanimité. En effet, « Les dames de
Flines … en leur fief de Cantin…ont justice vicomtière
et plusieurs autres droits, notamment…[celui] de faire afforer
le vin des taverniers, hosteleus et cabareteux… »13.
Elles ne sont pas toujours obéies sur leurs terres. La gouvernance
de Lille rend une sentence en 1413 contre le cabaretier, Godefroy Margais,
qui a enfreint différents privilèges des religieuses.
Pendant la période bourguignonne on constate dans le plat-pays,
et très vraisemblablement à Flines, que … « [le
commerce] du vin décline. La production de bière,
par un processus inverse et complémentaire, progresse de façon
décisive »14. C’est effectivement
au début du XVIe siècle que l’on trouve trace ici
de litiges relatifs à la bière. Le 5 février 1513,
Etienne Carpentier et Bernard Crynon comparaissent devant les échevins
et le mayeur des religieuses, Jehan Jolant, à cause des droits
qu’on leur réclame sur « plusieurs brassins
de cervoise… braset en le maison dudit Estiène qui est
séant auprès de l’église de Flines »15.
L’essentiel des terres du village de Flines relève de la
seigneurie tenue par le monastère. Le représentant de
l’abbaye exige alors deux lots16 par tonneau de bière
brassée et obtient gain de cause.
Le 4 octobre 1515, une sentence est rendue contre Jehan Wicquette et
sa femme par Guy du Palaige, lieutenant de la gouvernance de Douai.
En effet, l’abbaye perçoit le droit « d’afforaige,
qui se prent sur les vins et boire boulis qui se vendoient tant en gros
comme à détail et à brocque, ou qui estoient brassé
en icelles leurs seigneuries, tel de deux lotz de chascun ponchon de
vin ou tonnel de cervoise, ou le pris et valleur qui auroit esté
vendu ». Or, depuis sept ans, Jehan Wicquette ne s’est
pas vu réclamer de taxes sur la bière qu’il produit
et refuse alors de s’en acquitter. Il est néanmoins condamné
à régulariser « avec tous les arrérages
évalués sur la base d’un ponchon de vin vendu chazque
mois pendant sept ans, et de deux à trois tonneaux de cervoise
chaque semaine pendant la même période ».17
L’époque où éclatent ces deux litiges, correspond
à l’abbatiat de Jeanne de Boubais (1507-1533) qui entame
un remaniement complet de l’ensemble du monastère. Église,
cloîtres, dortoirs, cuisine, hostellerie… sont agrandis
ou modifiés. L’abbesse veille également à
« abreuver et emplir les fossés et courans…entour
[du] monastère et pays environ… »18
pour améliorer les installations hydrauliques, plus particulièrement
les rendements du moulin à eau.
La perception des taxes et leur régularité doivent être
assurées pour financer les importants travaux engagés.
La production et la vente de bière deviennent alors un support
fiscal éminemment intéressant, au même titre que
le vin.
Les impôts resteront l’un des principaux sujets de dissension
entre les communautés villageoise et religieuse : c’est
l’essentiel des revendications exprimées dans le « Cahier
des plaintes, doléances et remontrances des habitants de la communauté
de Flines » du 23 mars 1789. Parmi les différents
points exposés, les Flinois déclarent : «
Sur les boissons, nous demandons que les dits impôts soient
modérés et que les ecclésiastiques et nobles les
paient comme les habitants »19.
*
Il est actuellement difficile d’estimer pleinement
tous les aspects liés à la production, la vente et la
fiscalité de la bière, car, jusqu’à présent,
l’exceptionnelle série des comptes de l’abbaye20
n’ont été étudiés que de façon
très fragmentaire. Un dépouillement systématique
s’avère nécessaire. L’archéologie pourrait
également apporter de précieux renseignements sur les
bâtiments, car des substructions ont été signalées
en différents points du site par les locataires et les exploitants
des lieux. Cela mériterait qu’on s’y attarde, car
Flines compte parmi les plus grandes abbayes féminines de l’ordre
de Cîteaux : elle est à ce titre une fondation exceptionnelle.
Monique HEDDEBAUT
1. HAUTCŒUR E., Cartulaire
de l’abbaye de Flines, Lille-Paris, Bruxelles, 1873-1874,
2 vol. et Histoire de l’abbaye de Flines, Lille, 1874.
2. Jean Bellegambe, artiste douaisien, ne représente dans le
Retable du Cellier [1508-1509] que la porterie, le chevet et
le transept de l’abbatiale.
3. Albums de Croÿ, t. XII, Châtellenies de Lille,
Douai, Orchies, vol. I, Lille-Bruxelles, 1985, p. 192, pl. n°173.
4. Flandria illustrata sive provinciae ac comitatus huius descriptio,
comitatum usque ad carolum VI Caesarum series chronologica atque historia,
III, rééd. La Haye, Van Lom, et Bruxelles, C. et J.-B
De Vos, 1735, 470 p.
5. « Bic-bac » est un terme dialectal employé
dès le XVe siècle et jusqu’au XIXe siècle
en Flandre et en Hainaut.
6. BOLLY(J-J.), LEFEVRE (J-B.), MISONNE (D.), Monastères
bénédictins et cisterciens dans les albums de Croÿ
(1596-1611), Bruxelles, 1990, p. 382, planche n°11.
7. Arch. dép. Nord, plan Douai 73, 144,5 x 187 cm.
8. Arch. dép. Nord, plan Douai 219, 101 x 50 cm.
9. HEDDEBAUT M., L’abbaye de Flines : la localisation des
bâtiments monastiques, Pays de Pévèle,
1997, n°41, p.4-15.
10. Arch. dép. Nord, 1 Q 1192 - 19.
11. Le pied de Douai vaut 0,29 m.
12. Droit d’afforage : mise à prix, fixation d’un
prix.
13. Cartulaire...., n°790, p. 743.
14. CLAUZEL D., Finances et politique à Lille pendant la
période bourguignonne, Dunkerque, 1982, p. 219.
15. Cartulaire…, n°1 034, p. 882.
16. Lot : mesure de capacité équivalente à
deux litres.
17. Id., n° 1 040, p. 886.
18. Id., n° 1 046, p. 889.
19. WARIN B., Flines-lez-Râches Un village sous la Révolution,
Flines-lez-Râches, 1985, p.53.
20. Arch. dép. du Nord, série 31 H 539 à 618.