Au Moyen Age, le gothique ne se pose pas
en successeur de l’art roman, mais plutôt en rival. Une
architecture révolutionnaire qui naît vraiment au XII ème
siècle.
Par Frédéric
LEWINO

Tudieu, quelle mortification pour nos cathédrales !
Etre traitées de gothiques ! Voilà quatre siècles
que cela dure. Depuis que Giorgio VASARI, peintre, architecte et historien
du XVI ème siècle, disciple de Michel-Ange, écrivit
que ces édifices ’’sans proportion’’
relevaient d’un art barbare, de ‘’Goths’’.
Ce mépris se perpétue durant de nombreux siècles,
même Molière se moque des ‘’hideurs monstrueuses’’.
Il faut attendre les romantiques et surtout Victor Hugo pour que la
cathédrale gothique, ‘’cette œuvre totale’’,
gagne ses lettres de noblesse.
Rien n’incarne plus admirablement l’identité française
que la cathédrale ogivale. Ne naît elle pas au cœur
du royaume, à Sens, à Saint Denis, à Paris, voilà
neuf siècles ? puis elle gagne le reste du pays avec la
même ardeur conquérante que celle des Capétiens.
Au Moyen Age, cette architecture révolutionnaire est donc qualifiée
d’ ‘’opus francigenum’’. A la
manière franque !
Pourtant, le temps des cathédrales ne débute pas avec
le gothique, comme on pourrait le penser. Depuis l’an mil, la
France est pleine reconstruction religieuse après les dévastations
des Vikings. Des dizaines des cathédrales, des centaines d’églises
et d’abbayes s’élèvent dans un nouveau style
qui fait fureur, le roman. Vers le milieu du XII ème siècle
seulement, le gothique éclot au sein de cette activité
fiévreuse, se posant davantage en rival du roman qu’en
successeur. Le gothique est une architecture urbaine destinée
à accueillir l’allégresse religieuse du peuple,
alors que le roman appartient aux monastères pour abriter le
recueillement ascétique.
Ce ‘’jaillissement de la glèbe féconde’’,
comme l’écrit Charles Péguy, a pour procréateurs
quelques prélats visionnaires. A commencer par Henri Sanglier,
archevêque de Sens, qui est peut-être le premier à
introduire l’arcade ogivale dans une cathédrale, celle
de Sens (1130). Mais l’édifice conserve encore la sobriété
massive du roman. Simon de Vermandois, évêque de Noyon,
puis Gauthier de Mortagne, évêque de Laon, lui emboîtent
prudemment le pas. Mais le véritable inventeur de l’art
ogival, celui qui offre au monde le premier édifice religieux
resplendissant de grâce et de lumière, celui qui ose jongler
avec les audaces architecturales, c’est l’abbé Suger.
Cet érudit, compagnon d’étude du roi Louis VI, régent
du royaume de France lors de la deuxième croisade, décide
en 1137 de reconstruire l’abbaye carolingienne de Saint Denis,
qui sera la basilique actuelle. Il désire la remplacer par un
vaste palais de prière digne d’un Dieu glorieux. Pour cela,
il exige de son architecte, resté anonyme, un chœur et une
nef immenses laissant pénétrer la lumière à
flots. Il veut de l’or, des vitraux, des sculptures et des reliques
rapportées de Terre sainte. ‘’Qu’on démolisse
le chœur et qu’on refasse avec de grandes fenêtres.
De la lumière, un embrassement de lumière ! Que les
objets du culte resplendissent’’, écrit-il.
Pour la première fois, des vitraux colorés ornent les
fenêtres. Lors de la consécration du chœur, le 11
janvier 1144, tous les dignitaires présents, y compris le roi,
sont saisis par l’impressionnante splendeur des lieux. En repartant
pour leur diocèse, les évêques de France sont bien
décidés à imiter l’abbé Suger.
La graine gothique est, dès lors, semée. En 1163, l’évêque
Maurice de Sully lance la construction de Notre Dame de Paris. La France
se couvre de chantiers employant des milliers d’artisans. En seulement
deux siècles, quatre-vingts cathédrales, mais aussi cinq
cents vastes églises et des dizaines de milliers de simples églises
paroissiales jaillissent vers les cieux. La contagion ogivale s’étend
très rapidement à l’Angleterre (en 1174, Guillaume
de Sens reconstruit le chœur de la cathédrale de Canterbury)
et à l’Allemagne. L’Occident chrétien est
devenu un énorme chantier, déployant un effort bien supérieur
à celui des Egyptiens pour bâtir les pyramides.
Mais la seule flamme épiscopale n’aurait pu alimenter cet
embrasement gothique. Ce dernier se nourrit d’un concours de circonstances
presque….divin. A commencer par la présence du calcaire
lutécien sous le bassin parisien, qui permet de tisser la dentelle
de pierre propre au gothique. Tout aussi importante se révèle
la réforme grégorienne de la fin du XIème siècle
qui délivre l’évêque de la férule royale.
Le voilà donc maître incontesté de sa ville, pouvant
imposer des projets architecturaux et ses goûts artistiques. Enfin,
pour ne rien gâcher, de longues périodes de paix civile
et d’immenses progrès agricoles assurent une prospérité
indispensable de l’édification de tels ouvrages.
La découverte de
la pierre angulaire
Mais, surtout, il ne faut pas oublier le rôle essentiel
joué par les croisades. A plusieurs titres, d’ailleurs.
En partant pour Jérusalem, la noblesse française laisse
le champ libre à l’émergence d’une bourgeoisie
citadine qui participe pleinement au financement des cathédrales.
Ensuite, les innombrables reliques rapportées de Terre sainte
et de Constantinople attirent dans les cathédrales où
elles sont exposées de nombreux pèlerins et donateurs.
Mais, plus capital encore, les maçons et les tailleurs de pierre
qui accompagnent les chevaliers en croisade pour bâtir forteresses
et murailles découvrent la géométrie et la trigonométrie
enseignées par les savants arabes. Un savoir indispensable pour
réaliser une œuvre aussi compliquée que la cathédrale
gothique. Il se dit même que les architectes chrétiens
auraient rapporté dans leur bagage la fameuse croisée
d’ogives, la ‘’pierre angulaire’’ du style
ogival.
Cet éclat de génie architectural rejette tout le poids
de la voûte vers quatre piliers d’appui grâce à
des nervures de pierre. Ainsi affranchis de tout effort, les murs peuvent
être percés d’immenses fenêtres. La brisure
de l’arc permet à l’architecte de jongler à
l’infini avec les formes et les volumes. En flanquant les piliers
porteurs d’arcs-boutants extérieurs, il devient possible
de leur faire accomplir des prodiges d’équilibre. Les villes
peuvent ainsi rivaliser de mégalomanie. Toujours plus haut, mon
Dieu ! Les voûtes battent record sur record : 24 mètres
à Laon (chantier lancé en 1160), 35 mètres à
Notre Dame de Paris (1163), 36,50 mètres à Chartres (1195),
38 mètres à Reims (121), 42 mètres à Amiens
(1221). Mais Dieu finit par punir les orgueilleux : en 1284, la
plus haute voûte jamais construite, celle de la cathédrale
de Beauvais, s’écroule. Du haut de ses 48 mètres.

Cathédrale de Chartres
La rivalité s’exerce aussi dans la beauté
des vitraux. Chartes offre aux regard 2600 mètres carrés
de verrières illustrées de 1500 personnages expliquant
les Ecritures. Une rosace de 10 mètres de diamètre surmonte
chacun des trois portails. Les cathédrales sont ornées
d’une foule de statues peintes et de tableaux. Les murs sont décoré
d(ors et de couleurs resplendissantes.
Le chantier des cathédrales gothiques est dirigé par un
architecte qui, depuis peu, utile des plans pour transmettre ses directives
aux maîtres maçons. Il les trace rarement sur du parchemin,
trop cher, mais utilise souvent à cet effet les murs déjà
construis ou le sol d’une salle consacrée à cet
usage. Le carnet de Villard de Honnecourt datant de 1220 / 1230 constitue
le plus ancien document parvenu jusqu’à nous. Malheureusement,
ce n’est que celui d’un amateur éclairé recopiant
pour le plaisir de nombreux plans et reproduisant certains détails
d ‘édifices. La conception des cathédrales
nous reste très mystérieuse. On suppose que les architectes
suivaient des règles codifiées dont nous avons aujourd’hui
perdu les clés, ce qui ne les empêchait pas d’innover,
par tâtonnements successifs.
Le chantier, qui s’étale sur plusieurs décennies,
voire des siècles, emploie des centaines d’ouvriers, spécialisés
ou non : tailleurs de pierre, maçons, portefaix, charpentiers,
sculpteurs, forgerons, grutiers… Les innovations technologiques
se multiplient. Parfois pour découvrir des procédés
perdus depuis l’Antiquité. Pour hisser les énormes
blocs, la corde s’enroule autour de l ’ ‘’écureuil’’,
une roue mue de l’intérieur par plusieurs ouvriers. Au
XIV ème siècle apparaît la brouette. La grue pivotante
fait également son apparition. Les échafaudages s’allègent
suffisamment pour s’arrimer à des trous dans la paroi appelés
boulins. La tenaille métallique permet de saisir les plus lourds
blocs sans en abîmer les arêtes. Si la cathédrale
est d’abord un chef d’œuvre de pierre, les charpentiers
réalisent également des prodiges sous les toits. Le tout
témoigne pour les millénaires suivants d’un Moyen
Age bien moins obscur qu’on le pense.

Cathédrale de Reims
Trois livres :
‘’Quand les cathédrales étaient peintes’’,
d’Alain Erlande-Brandenburg, ‘’Découverts’’
Gallimard ;
‘’Vingt siècles en cathédrales’’,
sous le direction de Jacques Le Goff, Monum (édition du Patrimoine)
et
collection : ‘’Les cathédrales de France’’
(Edition du Patrimoine).


Crédit photo : Régis Minetto




Crédit photo : les amis de la Cathédrale
de Chartres