Dès 1070, face aux seigneurs des
champs, artisans et commerçants des villes se lient pour former
une ‘’commune’’ et faire valoir leurs revendications.
Par Laurent THEIS

Assassinat d'Etienne Marcel, prévôts
des marchands
Civilisation, rurale, le Moyen Age n’a pas cessé,
du début à la fin, de fantasmer sur la ville, dans une
vision écartelée entre Jérusalem, cité du
Christ, Babylone, lieu de perdition, et Rome, qui tient un peu des deux.
Pour un peuple de ruraux, la ville constitue un horizon indépassable
et irremplaçable, alors même que pendant plusieurs siècles,
elle est quasiment effacée du paysage économique, social
et monumental.
Or voici qu’à partir du XIème siècle, partout
dans un Occident saisi et emporté par la croissance, elle revit,
dopée par le surplus d’hommes qu’elle attire et concentre
et de richesses qu’elle échange et produit. Alors aussi,
parce que l’écriture est de plus en plus nécessaire
aux activités urbaines, des documents, de plus en plus nombreux,
témoignent pour nous de l’expansion des villes et du rôle
qu’elles conquièrent au sein de la société
médiévale. Trois quarts des villes existant en 1500 sont
nées, estime-t-on, au cours des quatre siècles précédents,
durant lesquels elles ont acquis une personnalité propre. L’image
traditionnelle des serfs attachés à la glèbe corvéant
pour des seigneurs à l’abri dans leurs donjons ou célébrant
l’office dans leurs monastères laisse la place aux ateliers
et aux boutiques, à la grand-place et à la tour de ville,
aux maisons resserrées sur des rues pavées, aux marchandises
et à la monnaie qui circulent d’abondance, aux praticiens
et aux mendiants qui se côtoient, aux étudiants et aux
sergents qui parfois s’empoignent, au temps qui, horreur pour
les clercs, est aussi de l’argent, au travail devenu une valeur.
Tout ce monde il faut, pour respirer à l’aise, un air nouveau,
celui de la liberté.
Pour la conquérir, à partir des années 1070, les
‘’bourgeois’’ – mot rarement utilisé
jusque là, qui se répand à grande vitesse –
se mettent en mouvement. Il s’agit, pour commencer, de limiter
et de contractualiser la pression juridique et surtout fiscale exercée,
parfois violemment, par le seigneur traditionnel, comte ou évêque
le plus souvent. Alors, artisans et commerçants s’organisent,
se lient entre par serment pour former une ‘’commune’’
et faire valoir leurs revendications. L’une des premières
qui nous soient connues se produit au Mans, en 1070, et échoue,
l’une des plus violentes en 1112 à Laon, dont l’évêque
Gaudri, réfugié dans un tonneau, est mis en pièces.
Les rois, de Louis VI le Gros à Philippe Auguste, pour lequel
des milices communales combattent victorieusement à Bouvines,
soutiennent l’émancipation urbaine quand elle affaiblit
les grands féodaux, la combattent lorsqu’elle affecte le
domaine royal, pour la bonne et principale raison que la ville recèle
les moyens financiers dont la monarchie en construction a toujours davantage
besoin.
Communale ou pas, l’autonomie urbaine se développe dans
des formes comparables. A l’extérieur, les bourgeois pèsent
dans les choix politiques. Alors lorsque, en 1127, il s’agit de
remplacer le comte Charles de Flandre, assassiné, le candidat
Thierry d’Alsace se tourne vers les habitants de Bruges :
‘’si vous m’élisez au comté, je
donnerai à vos marchands la paix et un titre de passage pour
leur négoce’’, autrement dit, une exemption
d’octroi, et Thierry, en effet est élu. Au début
du XIVème siècle, sous Philippe le Bel, des représentants
des villes figurent, à côté de ceux du clergé
et de la noblesse, dans les assemblées générales
convoquées par le roi. A l’intérieur de la ville,
et parfois sur le modèle des métiers, se constitue une
assemblée générale des citadins, dont émanent,
par une élection qu’il ne faut pas imaginer démocratique,
un conseil de quelques dizaines de membres et un collège de magistrats,
peu nombreux, désignés généralement pour
un an, qu’on appelle de noms variés, souvent consuls ou
capitouls dans le Midi et syndics ou échevins dans le Nord. Les
élus sont habilités à fixer et recouvrer l’impôt
local, à rendre la justice civile et commerciale et à
exercer la police, du moins dans certaines limites.

Annonce de la levée de l'impôt sous
l'empereur Commode, en l'an 180, dans les Flandres
Car d’autres centres de pouvoir parviennent à
préserver des droits et des compétences propres :
le prince sur le territoire duquel est implantée la ville, et
de qui relève en particulier la justice criminelle, certains
métiers organisés de façon très fermée,
comme les bouchers, et surtout les très nombreux établissements
ecclésiastiques qui possèdent des juridictions et une
fiscalité propres. De sorte que bien des pouvoirs se chevauchent,
s’entremêlent et se concurrencent, en particulier dans le
domaine judiciaire, car amendes et confiscations rapportent gros.
A mesure que la prospérité de la ville s’accroît,
que ses institutions se renforcent, les bourgeois les plus riches –
négociants, banquiers, industriels – se concentrent en
une caste qui accapare à son profit les fonctions municipales,
tenant à l’écart et exploitant le reste de la population.
Contre ces nouveaux oppresseurs, celle-ci, en période de crise,
se révolte parfois. C’est le cas à Metz en 1326,
contre les ‘’^paraiges’’, ces groupes dynastiques
urbains qui tiennent la ville. Les gens du commun font aussi appel au
roi contre ce patriciat local : ainsi, entre 1318 et 1327, sont
dissoutes les communes de Sens, Soissons, Laon et Abbeville, d’autres
encore. Ces cités se placent alors au service du roi et s’incorporent
dans l’Etat monarchique en construction, prenant l’appellation
de ‘’bonnes villes’’, qui désigne les
plus importantes, les mieux gérées, et aussi les plus
efficacement fortifiées. En effet, la guerre de Cent Ans, à
partir de 1340, confère aux bonnes villes un rôle stratégique
dans la défense du royaume. C’est alors que le mur de ville
devient un élément constitutif de l’identité
et du paysage urbains. En effet, le roi demande, exige la construction
et l’entretien de forts remparts, ce qui est ruineux, en même
temps qu’une contribution financière toujours plus lourde
à l’effort de guerre. A la fin du siècle, des ‘’émotions’’
urbaines se dressent contre les exactions royales : c’est
le cas, en 1382, de la harelle de Rouen et du mouvement des maillotins
à Paris.

Emeute des maillotins pendant la régence de
Charles VI, en 1382
Le retour de la paix, au milieu du XVème siècle,
ouvre une longue période d’épanouissement urbain.
Dans les villes, grandes et surtout petites, car dans le royaume de
France, vers 1500, celles qui comptent plus de 10000 habitants ne sont
guère plus d’une trentaine, se développe un fort
patriotisme municipal. Les membres du corps de ville, qui se réunissent
dans une maison commune construite à cet effet, commencent à
porter un uniforme distinctif, à fond rouge le plus souvent.
En tête des nombreuses processions marchent les magistrats municipaux,
suivis des membres des multiples confréries, des représentants
des métiers selon une hiérarchie très précise,
enfin les bonnes gens regroupés par quartiers. Le clergé,
en principe, occupe la première place, mais il est souvent mal
vu de la population car les établissements religieux, si riches
soient-ils, renâcles à prendre leur part des charges collectives
et tentent de se soustraire à l’impôt local. Seuls
les nouveaux ordres prêcheurs et mendiants, dominicains et franciscains,
échappent à un certain anticléricalisme, car ils
ont su s’intégrer au milieu urbain et populaire dont ils
comprennent et partagent les préoccupations.
Ainsi va la ville à la fin du Moyen Age, organisme vivant, agité,
dont l’importance sociale, culturelle et désormais politique
pèse bien plus lourd que sa réalité matérielle
et démographique.

Hugues Capet à Laon