Au Moyen Age, ni l’Eglise ni même la foi,
pourtant si profonde, n’ont pu bannir le sexe, le sexe non légitime
alors, c'est-à-dire hors mariage. Comme le souligne Jacques Legoff,
le milieu urbain, et spécialement le milieu bourgeois, est essentiellement
masculin. Il y a, derrière les murailles, tout un peuple de jeunes
hommes non mariés, voire non mariables : les apprentis,
les valets, les manouvriers, les pauvres, mais aussi ceux qu’on
appelait alors les ‘’jeunes fils’’, progéniture
de bourgeois et ancêtres de nos ‘’blousons dorés’’,
mais encore les écoliers et tant d’autres clercs, tonsurés
et par force célibataires.
Quant aux femmes, les plus fortunées – ou les plus chanceuses
– trouvaient très tôt un mari. Les autres –
servantes, filles de cuisine, lingères ou fileuses – tardaient
souvent à se caser. Officiellement du moins. Certaines, travail
fini, vont rire et s’amuser dans les tavernes, où se retrouvent
toutes les classes de la société, et notamment les joyeux
lurons à la recherche de tout ce que condamne l’Eglise :
la boisson, le jeu et les filles. Ce que confirme François Villon
– qui dans ce domaine est expert – dans sa ‘’ballade
de bonne doctrine à ceux de mauvaise vie’’. Après
avoir énuméré quelques types d’asociaux,
les ‘’pipeurs’’ (tricheurs), les hasardeurs
de dés, les ‘’tailleurs de faux coins’’
(faux monnayeurs), les parjures et autre larrons, il conclut ainsi son
premier couplet :
‘’Où s’en va l’acquêt, que
cuidez ? (où va le profit, que pensez-vous ?)
Tout aux tavernes et aux filles’’
Et les filles, il en connaissait le petit écolier, des légères
et des moins légères : la belle Gautière, qui fréquentait
les étudiants, Blanche la Savetière, femme ou maîtresse
d'un savetier, la gente Saucissière, femme ou employée
d'un charcutier, Guillemette la Tapissière, Jeanneton la Chaperonnière,
et Catherine la Boursière, respectivement femmes, maîtresses
ou employées d'un tapissier et de fabricants de chaperons (bonnet)
et de bourses. Sans compter Marion l'Idole, ou Marion la Peautarde,
prostituées professionnelles, comme l'était sans doute
la Grosse Margot- à moins qu'elle fût une enseigne, le
débat n'est pas tranché -, dont Villon feint d'être
l'amant souteneur qui accueille puis reconduit les clients :
‘’S’ils payent bien, je leur dit que bien stat
(ça va bien)
Retournez ci, quand vous serez en ruit (ru)
En ce bordeau où tenons notre état’’
Une voie de Paris, sans doute par pudeur, a habilement modifié
son identité véritable : c’est la rue du Petit-Musc,
dans le 4ème arrondissement. Au Moyen Age, cette ruelle sombre
et propice abrite, la nuit, les amours tarifés de pauvres filles
et s’appelle, avec simplicité, la rue ‘’Pute
y musse’’ (musser : se cacher).
Et nombre de ces pêcheresses vieillissantes tombant dans la mendicité,
l’évêque de Paris, Guillaume d’Auvergne, fonde
en 1226 à leur intention, hors murs, un couvent des filles-Dieu
que Louis IX, futur Saint Louis, dote et où il fait entrer 200
repenties. Sous la menace anglaise, en 1360, on transfère le
couvent à l’intérieur des murailles, rue du Caire
(elle existe toujours)… pas bien loin de la cour des miracles,
aujourd’hui rue Pierre Lazareff. Le problème de la prostitution
préoccupait le bon roi, qui décide en 1254 de redresser
la barre de la moralité en expulsant des villes et des villages
les ‘’femmes folles’’ et les ‘’ribaudes
communes’’. Deux ans plus tard, marche en arrière :
le roi doit se contenter de faire parquer les prostituées dans
certaines rues ou certains quartiers. A Paris, près de Notre-Dame
( rue de Glatigny), sur le Petit-Pont qui dessert la Cité au
bout de la rue Saint Jacques, sur les rives de la Seine, notamment autour
du port au foin (rive droite). En 1268, autre tentative : Saint
Louis s’attaque, sans succès, aux étuves ou plus
exactement aux étuveurs, tenanciers de ces bains publics et mixtes,
qui ne sont pas sans évoquer certains de nos instituts de massage
thaïlandais. Ce n’était pas la relève des thermes
à la romaine, oubliés depuis longtemps, mais des établissements
nouveaux où, dans de grands baquets de bois remplis d’eau
chaude, se prélassent, voire se mignotent sans façon,
hommes et femmes. Cette mode, urbaine par définition, est accueillie
avec une immense faveur, notamment par les bourgeois. A Paris, en 1290,
on compte déjà vingt sept étuves. Et le phénomène
gagne de proche en proche : Provins, Troyes, Châlons (en
Champagne), Sens, puis Auxerre, Chartres, Orléans, Beauvais,
Soissons, Laon, Reims, Amiens, puis Rouen, Caen, Le Mans, Strasbourg
(onze ‘’bains’’ en 1350).
Cette industrie du plaisir de l’eau tourne souvent au ‘’bordeau’’
(bordel), comme le dit si bien François Villon. Et les filles
d’étuves, comme leurs clients d’ailleurs, ont douteuse
réputation. Sous l’effet des malheurs du temps –
guerres et famines-, la prostitution recrute, les étuves se multiplient
et les lupanars se banalisent et même- notamment dans le Midi
– s’institutionnalisent, devenant des ‘’services
publics’’ où les bourgeois peuvent envoyer leurs
‘’jeunes fils’’ se faire déniaiser.